A l’occasion de la célébration du Maouloud à Tivaouane, retour sur l’œuvre et la pensée de Seydi El Hadji Malick Sy (Maodo). Face au projet d’assimilation de l’Administration coloniale, le bâtisseur de la Tidianiyya au Sénégal a déployé une stratégie méthodique fondée sur la décentralisation des foyers de savoir, l’élévation spirituelle et le redressement du tissu social. Une vision humaniste et pacifique dont l’héritage continue d’irradier la cité religieuse.

Par Cheikh CAMARA – Un héritage spirituel, éducatif et social d’une remarquable actualité, fondé sur l’amour du Prophète Muhammad (Psl), la quête du savoir et la cohésion humaine : voilà l’œuvre d’exception bâtie par Seydi El Hadji Malick Sy (Maodo). A travers son école ancrée à Tivaouane et la voie de la Tidianiyya, Mame Maodo a consacré sa vie à propager l’éthique soufie et la «Lumière mohammadienne». Son ouvrage majeur, Hilasou Dahahab, place le Prophète au cœur de la dévotion, tout en prônant une piété sincère et dénuée d’ostentation.

Pour alphabétiser et former les consciences, Maodo a multiplié les foyers d’apprentissage coranique (daaras). Son soufisme, axé sur la purification de l’âme et la proximité avec Dieu par la douceur, reposait sur une transmission intellectuelle exigeante. Il enseignait le droit musulman, la mystique, la poésie et la prosodie, avant d’envoyer des maîtres formés propager la science dans leurs terroirs d’origine.

Humaniste et rassembleur, il a placé l’être humain au centre de son action, luttant contre le repli identitaire. En instituant le Gamou pour commémorer la naissance du Prophète, il a créé un grand moment de communion populaire tout en harmonisant les coutumes locales avec l’éthique de paix et de tolérance de l’islam.

Déjouer l’assimilation coloniale par la décentralisation

Dans ses travaux, le Pr Bakary Sambe (Maison de l’Orient méditerranéen) analyse la stratégie adoptée par Mame Maodo face à la politique d’assimilation de l’Administration coloniale. Pour préserver la paix sociale tout en stimulant le dynamisme islamique, El Hadji Malick Sy a préféré ne pas surdimensionner son université populaire de Tivaouane -ce qui aurait éveillé la suspicion des autorités françaises. Il a opté pour la décentralisation en renvoyant ses disciples accomplis dans leurs régions d’origine.

La revue égyptienne Al-Azhar soulignait d’ailleurs que grâce à lui, l’islam s’est épanoui au Sénégal par la création d’écoles, de mosquées et de zawiyas, portées par de brillants érudits. Maodo a ainsi nommé des Mukhadam pour représenter la tarikha : Serigne Alioune Diop Maïmouna à Gaya, Serigne Birahim Diop à Saint-Louis ou encore El Hadj Abdou Kane à Kaolack. Pour éviter d’inquiéter le Gouvernement général de l’Aof, il a aussi essaimé dans la sous-région : El Hadj Amadou Bouya en Côte d’’Ivoire, El Hadj Madior Diongue au Congo, Serigne Ndary Mbaye au Gabon, El Hadj Babacar Dieng en Centrafrique et El Hadj Abdou Ndiaye à Bamako.

Comme le rappellait le défunt Khalife général Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine, Maodo demandait à ses érudits de consentir ce sacrifice pour poursuivre l’œuvre d’éducation spirituelle. Il a ainsi ancré la religion au cœur de la vie sociale, du travail et des relations humaines.

Redonner espoir à une société déstructurée

Face aux ravages du système colonial -travail forcé, impôts directs, déstructuration des valeurs et montée de l’individualisme décrits par le Pr Iba Der Thiam et El Hadj Rawane Mbaye-, la religion est apparue comme l’unique refuge identitaire.

Pour redynamiser une population marquée par les complexes d’infériorité inculqués par la colonisation, Mame Maodo a fait de la Tidianiyya le vecteur d’une résistance passive et socialisante. Pour reprendre la métaphore du Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Maktoum, la confrérie est devenue un «club mystique» où se formaient les consciences.

A Tivaouane, devenue un centre de rayonnement intellectuel comparable à Pire Gourèye au siècle précédent, Maodo s’est refusé à séduire par des miracles, déclarant : «Il n’y a rien de plus laid pour un homme de Dieu que de se transformer en thaumaturge pour convaincre.» Il a exigé la maîtrise méthodique des sciences religieuses de base avant d’aborder la mystique.

Tivaouane au rythme du Maouloud

La cité religieuse de Tivaouane, capitale de la Tidianiyya, vibre aux rythmes des prières et des louanges dédiées au Sceau des prophètes (Psl). Des vagues de fidèles venus du Sénégal et de la sous-région y convergent pour célébrer le Maouloud Al Nabi dans une profonde ferveur religieuse et renouveler leur allégeance à la famille de Mame Maodo.

Salles de lecture du Coran, séances de Wazifa, causeries religieuses et recueillement auprès des mausolées rythment le quotidien des pèlerins. Les comités d’organisation et les services de l’Etat ont pris toutes les dispositions nécessaires pour assurer un séjour paisible aux visiteurs, tandis que les récitations du Burd se sont achevées dans des prières ferventes pour la paix et la stabilité du pays.

cheikh.camara@lequotidien.sn