Prévu pour être jugé ce vendredi en flagrant délit, le chroniqueur Abdou Nguer a vu son procès renvoyé à une date lointaine par le Tribunal de Dakar, c’est-à-dire le 20 mars. Entre colère des avocats et rappels à la loi par la Société civile, ce dossier cristallise les critiques sur le respect du Code de procédure pénale au Sénégal.
L’ambiance était électrique ce vendredi au Palais de justice de Dakar. Alors que le chroniqueur Abdou Nguer devait répondre des charges pesant contre lui, le Tribunal a ordonné le renvoi de l’affaire au 20 mars 2026. Une décision qui a immédiatement mis le feu aux poudres, la défense dénonçant une détention arbitraire qui ne dit pas son nom.
Une «violation manifeste» de la procédure
Pour Me Aboubacry Barro, avocat du prévenu, le juge a franchi une ligne rouge. La robe noire n’a pas mâché ses mots, qualifiant la décision de «grave» et «scandaleuse». «Le président du Tribunal a renvoyé le dossier sans même nous permettre de nous exprimer sur la demande de mise en liberté provisoire», a fustigé Me Barro.
L’avocat rappelle une distinction juridique fondamentale : Abdou Nguer est poursuivi sous le régime du flagrant délit, une procédure d’urgence censée garantir un jugement rapide. «Nous ne sommes pas devant la Chambre criminelle. Le juge n’a pas le droit de renvoyer cette affaire au 20 mars», a-t-il martelé, annonçant avoir saisi le Bâtonnier de l’Ordre des avocats, ainsi que la présidente du Comité sénégalais des droits de l’Homme, Amsatou Sow Sidibé.
L’article 385 au cœur du débat
Cette indignation trouve un écho juridique auprès des observateurs du Droit. Babacar Ba, président du Forum du justiciable, pointe du doigt l’incompatibilité de ce renvoi avec l’article 385 du Code de procédure pénale. Selon ce texte, lorsqu’une affaire n’est pas prête à être jugée, le Tribunal doit ordonner le renvoi à «l’une des prochaines audiences». Or, fixer une échéance à plus d’un mois tout en maintenant le prévenu sous mandat de dépôt s’apparente, selon les experts, à une peine de prison infligée avant même le verdict. Pour le Forum du justiciable, le respect de la forme est le garant de la légitimité de la Justice : «Le Droit, c’est d’abord la forme avant le fond.»
Un contexte de tensions sociales
L’arrestation de Abdou Nguer, survenue le 18 février, fait suite à ses critiques publiques contre la version officielle du Parquet concernant le décès d’un étudiant à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad). Me Barro a d’ailleurs lié le sort de son client à un sentiment général de «souffrance des Sénégalais», citant par analogie la condamnation récente à Rabat de 17 supporters nationaux après la finale de la Can 2025. En attendant le 20 mars, Abdou Nguer retourne en cellule, laissant derrière lui une polémique judiciaire majeure sur les limites du pouvoir d’appréciation des juges face aux libertés individuelles.
