Le Sénégal traverse une phase paradoxale de sa politique éducative. Le 2 janvier dernier, le Syndicat unitaire et démocratique des enseignants du Sénégal (Sudes-Esr/Risep) saluait la vision du Président Bassirou Diomaye Faye visant à construire huit nouveaux Isep. Pourtant, derrière l’ambition affichée, la réalité du terrain est sombre : les six instituts pionniers (Thiès, Diamniadio, Bignona, Richard-Toll, Matam et Mbacké) sont à l’arrêt.

Une genèse de frustration (2022-2025)

La racine du mal remonte à mai 2022. A cette date, le gouvernement sénégalais acte une revalorisation historique des salaires dans l’enseignement supérieur. Prime académique spéciale, indemnités d’enseignement et de logement : tous les voyants passent au vert pour les universitaires. Tous, sauf pour les Personnels d’enseignement et de formation (Pef) des Isep.

Malgré leur appartenance au même ministère de tutelle (Mesri), ces 79 formateurs sont restés à quai. Selon une note technique du syndicat, cette «exclusion discriminatoire» crée un fossé salarial béant. A titre d’exemple, le coût total pour corriger cette injustice et aligner ces agents sur les barèmes des assistants d’université s’élève à seulement 132 millions 770 mille 172 F Cfa par an. Une somme jugée dérisoire par le syndicat au regard du budget global de l’enseignement supérieur, mais dont l’absence paralyse tout un secteur.

L’escalade : du dialogue de sourds au boycott total

La chronologie de la lutte, détaillée dans les documents syndicaux, révèle une dégradation constante. Après un atelier infructueux en mars 2023 et de multiples courriers restés sans réponse sous l’ancienne Administration, le conflit a franchi un point de non-retour le 3 novembre 2025.

Depuis cette date, les enseignants observent un boycott total des «sessions terminales». Cela signifie : zéro soutenance de Projets professionnels personnels (Ppp), zéro examen de certification, empêchant ainsi la sortie de nouvelles promotions de techniciens supérieurs, arrêt des activités pédagogiques dans plusieurs sites.

Des infrastructures «fantômes» et un cadre flou

Au-delà des salaires, c’est la survie du modèle pédagogique des Isep qui est en jeu. Le modèle repose sur 70% de pratique. Or, sur les six instituts existants, quatre (Bignona, Matam, Richard-Toll et Mbacké) ne disposent toujours pas de sites définitifs et errent dans des locaux provisoires mal équipés. «Comment bâtir l’avenir sur des fondations fracturées ?», s’interroge le Sudes-Esr dans sa lettre ouverte du 21 janvier 2026. Le syndicat dénonce également un vide juridique : le statut du personnel enseignant et le décret d’organisation des Isep sont toujours en attente de finalisation, laissant les agents dans une précarité administrative totale.

Le plan de sortie de crise : la balle est dans le camp du ministre

Le ministre de l’Ensei­gnement supérieur, le Professeur Daouda Ngom, a récemment ouvert des canaux de discussion. Le syndicat a répondu en soumettant une proposition de sortie de crise «réaliste et chiffrée», le 20 décembre dernier.

Leurs exigences sont claires : un protocole d’accord contraignant incluant un calendrier de paiement des arriérés de la prime académique (dus depuis 2022), l’intégration des Pef dans les instances de décision pour la création des huit nouveaux instituts. Et le recrutement massif de personnels permanents pour faire face à la massification des effectifs.

Le syndicat prévient : il ne se contentera pas de promesses d’ateliers de réflexion en février. «Nous ne bloquons pas par choix, mais par nécessité», conclut le Secrétaire général de la section Risep. Sans une signature immédiate, l’ombre d’une année blanche plane plus que jamais sur l’enseignement professionnel sénégalais, au moment même où le pays souhaite en faire le moteur de son développement économique.

Le rôle stratégique des Isep

Les Instituts supérieurs d’enseignement professionnel (Isep) constituent le fer de lance de la réforme de l’enseignement supérieur au Séné­gal. Contrairement aux universités classiques, ils ont été conçus pour répondre directement aux besoins de main-d’œuvre qualifiée de l’économie nationale.

Une pédagogie de l’action : «70% de pratique»

La singularité des Isep repose sur leur modèle pédagogique inversé. L’enseignement n’est pas purement théorique : 70% du temps de formation sont consacrés à la pratique (ateliers, laboratoires, centres d’application) et 30% à la théorie. Ce modèle vise à former des «techniciens supérieurs» immédiatement opérationnels dès leur sortie de l’institut.

Ils sont une réponse au chômage des jeunes. Le rôle principal des Isep est de réduire l’inadéquation entre la formation et l’emploi. En proposant des programmes courts (Bac + 2), les Isep délivrent un Brevet de technicien supérieur (Bts) ou un titre équivalent dans des métiers en tension : agriculture, numérique, tourisme, énergies renouvelables, mines ou encore agroalimentaire.

Quid de son ancrage territorial fort ? Chaque Isep est pensé en fonction du potentiel économique de sa région. L’Isep de Thiès, pionnier, est axé sur les métiers ferroviaires, l’automobile et le numérique, l’Isep de Richard-Toll se focalise sur l’agro-industrie (Vallée du fleuve Sénégal), l’Isep de Bignona est dédié à la transformation des produits forestiers et agricoles (Casamance), l’Isep de Matam est tourné vers les métiers des mines et de l’élevage.

Un pont avec le secteur privé

Les Isep ne travaillent pas en vase clos. Leur gouvernance inclut des représentants du secteur privé pour s’assurer que les curricula (programmes d’études) correspondent aux compétences recherchées par les entreprises. Ce lien est crucial pour l’immersion des étudiants en entreprise et leur insertion future.

L’enjeu de la souveraineté économique

En formant des experts locaux capables de gérer des infrastructures complexes et de moderniser les secteurs productifs, les Isep participent à la souveraineté économique du pays. C’est tout l’enjeu des huit nouveaux instituts annoncés par le chef de l’Etat : mailler le territoire pour transformer le potentiel de chaque région en richesse concrète.

Aujourd’hui, le réseau des Isep (Risep) est confronté à un défi majeur : stabiliser ses formateurs et ses infrastructures pour que cette promesse d’excellence ne soit pas freinée par des crises sociales répétées.

Par Justin GOMIS – justin@lequotidien.sn