7 septembre 1997-7 septembre 2026. Il y a 29 ans, des hommes armés, supposés appartenir au Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc), ont surpris des habitants du village de Djibanar (département de Goudomp) dans le foyer des jeunes. Les rebelles ont tiré à balles réelles sur les danseurs. Ils ont tué 9 jeunes sur le coup et en ont blessé 15. Le village, devenu chef-lieu de commune, refuse l’oubli. Ce mercredi, il est prévu une série d’activités sur le site et au cimetière du village en la mémoire des disparus et des blessés dont certains sont handicapés à vie.
Par Abdoulaye KAMARA – Il y a des douleurs liées aux activités rebelles du Mouvement démocratique des forces de la Casamance (Mfdc) que l’accalmie observée actuellement dans cette partie sud-est de la zone n’arrive pas à effacer des mémoires. Le village de Djibanar, dans le département de Goudomp, se remémore encore de l’incursion dans le foyer des jeunes d’hommes armés, prétendument membres du Mfdc. C’était dans la nuit du 7 au 8 septembre 1997. Ce jour-là, des hommes armés ont profité d’une soirée dansante, sanctionnant une finale de football de la communauté rurale d’alors, pour gâcher la fête par des tirs à balles réelles sur de jeunes âmes joyeuses, à mille lieues d’imaginer une telle fin : 9 morts sur le champ et 15 blessés. Le village, devenu chef-lieu de commune depuis la réforme administrative de 2008, entend commémorer cette tragédie ce mercredi 9 septembre. Pour le président du comité d’organisation de l’événement, «il ne s’agit pas seulement de se souvenir d’un épisode douloureux de l’histoire locale, mais aussi de transmettre cette mémoire aux générations futures». Aussi, le président Mamadou Sadio a-t-il rappelé les activités commémoratives de la tragédie : «Il est prévu une visite des tombeaux des disparus au niveau du cimetière musulman du village où on priera pour le repos de leurs âmes. Et puis, il y aura sur le site qui abritait le foyer une cérémonie officielle d’ouverture avec des discours de quelques autorités et invités. Une cérémonie qui sera suivie d’une lecture du Saint Coran pour les rescapés, les villageois et les disparus, avant de procéder à la plantation, sur le site, de 9 citronniers. A chaque disparu sera dédié un citronnier. Les plantes seront entretenues par une association locale de protection de l’environnement, en collaboration avec les agents des Eaux et forêts de la localité.»
Au vu de la profondeur des blessures liées à la tragédie de 1997 à Djibanar, une des victimes, Anto Biaye, plaide pour l’érection du site en musée. L’adolescent d’alors devenu adulte, unijambiste, a déclaré : «Aujourd’hui, le site est occupé par un champ de tubercules. Le bâtiment a été démoli depuis plusieurs années pour ne pas réveiller de mauvais souvenirs et on refusait d’y organiser des bals. Avec le recul, je considère que la démolition n’était pas la solution. Je crois qu’il faut construire sur le site un bâtiment à l’identique et l’ériger en musée. Il ne sera pas forcément un lieu de loisirs, mais il peut servir de lieu de pèlerinage, avec une salle de conférence et des bureaux. Un lieu de rencontres des jeunes pour l’éducation, la formation et l’épanouissement.»
Le récit d’une journée tragique
Aliou Traoré, la soixantaine, projette le film de l’horreur qui a coûté à Anto sa jambe et a fait 9 morts et 15 blessés graves. Il dit : «Après un match de finale de football de la communauté rurale de Djibanar, le comité d’organisation du tournoi a initié une soirée dansante. C’était le 7 septembre 1997. Vers 1 heure du matin, alors que les jeunes étaient dans l’extase, un groupe d’une vingtaine d’hommes armés sont entrés dans le village et sont allés dans la salle de danse. Un homme est entré et a tiré, sans rien dire, sur la foule de jeunes. Il y eut un sauve-qui-peut. Certains se sont sauvés à travers les fenêtres, d’autres se sont accrochés au toit du bâtiment sans plafond. Entre-temps, les ampoules étaient éteintes. Il y eut sur place 9 morts dont 3 filles et 6 garçons, et 15 blessés, tous du village de Djibanar.» Cette nuit-là, les coups de feu ont réveillé tout le monde et même les villages de Kounayang et Simbandi Balante, chacun à moins de 2 km de là. Mais aucune âme n’a osé sortir la tête pour se rendre sur les lieux, tout de suite. Tous ont attendu le petit matin pour ouvrir les yeux sur l’horreur : du sang partout, des corps inertes, d’autres qui gémissaient ou agonisaient, des impacts de balles sur le mur de la salle… Puis se sont organisé les évacuations des blessés vers l’Hôpital régional de Ziguinchor. Avec l’aide de l’Armée nationale qui était là dès les premières heures. Ansoumana Mané, vice-président à l’époque de l’Association pour le développement de Djibanar (Adedji), ajoute : «Adedji a pris en charge l’évacuation d’une partie des 15 blessés vers Ziguinchor, parce qu’on ne pouvait pas attendre que chaque famille le fasse. L’association a pris en charge tous les frais liés à leurs soins. Pendant plus d’un mois, les blessés étaient en soins. Tous sont revenus sains et saufs à la maison. Un seul a été amputé de la jambe (Anto Biaye). Les autres traînent des handicaps plus ou moins visibles. Sur le ventre, les épaules, la jambe ou les mains.» Pourquoi cibler Djibanar ? Un anonyme : «Djibanar avait monté un comité de vigilance pour lutter contre le banditisme dont le village était victime. Le village s’opposait à toute tentative d’enrôlement de ses fils dans les rangs du Mfdc. C’est peut-être une des raisons.»
L’Etat absent aux côtés des victimes et familles
Du début de la journée du 7 septembre 1997(1 heure du matin) jusqu’à la nuit du 8, le village de Djibanar n’a pas fermé l’œil. Aliou Traoré : «L’évacuation des blessés a démarré aux environs de 8 heures. A 10 heures 30, on a enterré les morts, après les rituels religieux, avec le soutien des militaires qui étaient là tôt le matin. C’est après l’enterrement que les sous-préfets des arrondissements de Tanaff et Diattacounda sont arrivés. C’est la seule présence de l’Etat que nous avons pu remarquer. Aucun soutien financier. Ni pour les évacuations, ni pour les frais médicaux, ni pour les rescapés qui traînent des handicaps.» Anto Biaye, unijambiste, confirme : «Tous nos frais médicaux sont pris en charge par Adedji (association du village) et même pour l’achat des prothèses que je mets, Adedji a donné les ¾ du coût et mon oncle a vendu une vache pour compléter. C’est ce qui m’a permis de poursuivre les études jusqu’en classe de Terminale. Aucune autre victime n’a eu la chance de voir une autorité administrative et/ou recevoir un appui de sa part. Ni à la maison ni à l’hôpital.»
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