A l’occasion de la Fête du 4 avril 2026, retour sur l’identité contestataire de la Cité du Rail. Des grèves de 1947 aux tensions politiques sous l’ère Diouf, Wade, Thiès cultive une tradition de résistance qui forge son caractère singulier.

Par Cheikh CAMARA – Les manifestations des Thies­sois contre l’arrestation de leur ancien maire, Idrissa Seck, ont réveillé les souvenirs d’une ville dont l’histoire est gravée dans le marbre de la contestation. Ce tempérament de feu lui a valu, au fil des décennies, l’étiquette de «ville rebelle». A l’époque, les habitants de la Cité du Rail étaient descendus massivement dans la rue pour protester contre ce qu’ils qualifiaient d’arrestation «injuste et arbitraire» de leur édile. Des pneus en flammes barrant les artères principales, une jeunesse et des femmes affrontant les Forces de l’ordre avec pour seules armes des pierres : ce décor rappelait étrangement un certain 26 février 1988.

En cette année de ferveur électorale, la population thiessoise s’était dressée comme un seul homme pour défendre la liberté de réunion. En prélude à la Présidentielle, le président sortant Abdou Diouf avait interdit à son principal opposant, Abdoulaye Wade, de tenir un meeting sur la symbolique «Place de France» (actuelle Promenade des Thiessois), lieu que Diouf s’était réservé.

Cette fronde, menée par ce que le pouvoir d’alors qualifiait de «jeunesse malsaine», avait fait sortir le Président Diouf de ses gonds. La révolte partie de Thiès allait bientôt se transformer en une véritable guérilla urbaine dans tout le pays, après la proclamation des résultats.

Cette culture du refus puise ses racines plus loin encore, notamment lors de la célèbre grève des cheminots de 1947. Ce conflit social de cinq mois marqua la naissance du mouvement ouvrier en Afrique de l’Ouest, et constitua une étape déterminante dans l’éveil des consciences politiques.

A l’époque coloniale, Thiès, siège de la Régie des chemins de fer, n’appartenait pas aux «quatre communes». Ses habitants n’étaient pas citoyens, mais simples «sujets» sous le régime de l’indigénat. Cette exclusion a favorisé un esprit critique acerbe envers le colonisateur. Plus tard, les fils et petits-fils de ces cheminots, formés au Lycée Malick Sy, allaient perpétuer cette tradition à travers les mouvements contestataires scolaires et universitaires.

Selon Penda Mbow, historienne, le tempérament de Thiès est indissociable de l’histoire du Cayor. La ville s’inscrit dans un espace où l’éthique Ceddo -une éthique de refus et de dignité- est prégnante. C’est sur ces terres (Thilmakha, Pékess) que se jouèrent les intrigues politiques et les résistances armées contre les colons, à l’image du défi lancé par Diery Dior Ndella.

L’identité thiessoise est aussi le fruit d’un brassage. Le chemin de fer a attiré des populations bambaras venues de l’ancien Soudan français (actuel Mali). Connus pour leur résistance historique à la colonisation et à la djihad omarienne, ils ont apporté ce souffle rebelle immortalisé par Ousmane Sembène dans Les Bouts de bois de Dieu.

Thiès n’est pas seulement un carrefour géographique ; c’est un carrefour de consciences. Que ce soit à travers ses cheminots, ses étudiants ou ses leaders politiques, la ville demeure ce «gros village moderne» où la politique est une affaire de cœur et de dignité, où chaque citoyen se sent investi du devoir de dire «non» quand l’essentiel est menacé.