Le débat sur l’engagement financier de la Chine en Afrique oscille entre deux récits antagonistes : celui du «piège de la dette», orchestré par Pékin d’une part, et celui d’une coopération Sud-Sud mutuellement bénéfique, d’autre part. Ces deux lectures, bien que révélatrices de tensions géopolitiques réelles, simplifient un phénomène complexe qui mérite une analyse empirique rigoureuse, débarrassée des simplifications idéologiques. Car derrière les grands discours, se cachent des réalités concrètes qui affectent directement les populations et les trajectoires de développement du continent.

La dette chinoise en perspective : des chiffres qui relativisent

Commençons par les données quantitatives. Les prêts d’origine chinoise représentent approximativement 10 à 15% de l’encours total de la dette publique des pays africains. Pour mettre ce chiffre en perspective, la Zambie, souvent citée comme exemple de surendettement envers Pékin, doit en réalité davantage aux créanciers occidentaux et aux détenteurs d’eurobonds qu’à la Chine. De même, l’Angola, l’un des plus grands emprunteurs chinois du continent, a diversifié ses sources de financement au cours de la dernière décennie. La majorité du stock de dette africaine demeure détenue par des créanciers multilatéraux comme la Banque mondiale et le Fmi, ainsi que par des créanciers bilatéraux traditionnels et, de plus en plus, par des investisseurs privés sur les marchés obligataires internationaux.

Cette proportion relativement modeste invite à écarter les assertions alarmistes con­cernant une prétendue «mainmise» financière chinoise sur le continent. Toutefois, l’analyse ne peut se limiter à cette approche quantitative. A Djibouti par exemple, où la dette chinoise représente environ 70% de la dette publique totale en raison du financement du chemin de fer vers l’Ethiopie et d’autres infrastructures majeures, la situation diffère substantiellement de celle du Nigeria ou de l’Afrique du Sud. L’enjeu analytique central n’est donc pas combien la Chine prête globalement, mais comment elle le fait, où, et selon quelles configurations institutionnelles. C’est dans l’examen de ces mécanismes contractuels que se révèlent à la fois les opportunités et les risques du modèle chinois.

Une architecture contra­ctuelle distincte, porteuse d’ambivalences

Les financements d’origine chinoise se distinguent des prêts multilatéraux par l’absence formelle de conditionnalités politiques relatives à la gouvernance démocratique, aux droits humains ou aux réformes institutionnelles. Cette caractéristique est présentée par Pékin comme l’expression d’un principe de non-ingérence et de respect de la souveraineté nationale. Pour de nombreux gouvernements africains, cette approche contraste favorablement avec les exigences parfois perçues comme intrusives des institutions de Bretton Woods. Le Zimbabwe, sous sanctions occidentales, ou le Soudan, avant sa partition, ont ainsi pu accéder à des financements chinois, là où les portes occidentales étaient fermées.

Néanmoins, l’absence de conditionnalités politiques coexiste avec des conditionnalités économiques substantielles, bien que moins visibles dans le débat public. Les recherches documentent plusieurs mécanismes récurrents. L’obligation contractuelle de recourir à des entreprises chinoises pour la réalisation de projets limite les retombées économiques locales en termes d’emploi qualifié et de transfert technologique. Au Kenya, lors de la construction du chemin de fer Standard Gauge Rail­way (Sgr) reliant Mombasa à Nairobi, près de 90% de la main-d’œuvre qualifiée étaient chinois, suscitant des critiques sur le transfert réel de compétences. En Ethiopie, situation similaire avec le train léger d’Addis-Abeba, où les techniciens chinois demeurent indispensables plusieurs années après la mise en service.

Les clauses de confidentialité constituent un autre point sensible. Au Tchad, en République du Congo ou au Ghana, des parlementaires se sont plaints de l’impossibilité d’accéder aux termes complets des contrats signés avec des entreprises ou des banques chinoises, compromettant ainsi les mécanismes démocratiques de contrôle budgétaire. Enfin, la collatéralisation de ressources naturelles, particulièrement pratiquée en Angola où les revenus pétroliers futurs garantissent les prêts chinois, crée des vulnérabilités structurelles lorsque les cours mondiaux des matières premières chutent.

Le cas emblématique du port de Hambantota au Sri Lanka, bien qu’asiatique, résonne en Afrique où des inquiétudes similaires émergent concernant le port de Djibouti ou certaines infrastructures portuaires au Kenya et en Tanzanie. La concession de 99 ans à une entreprise chinoise s’est inscrite dans un contexte de difficultés de remboursement. Qua­lifier ce processus de «piège» prémédité relève toutefois d’une lecture téléologique discutable. Il s’agit davantage de la matérialisation prévisible d’un déséquilibre de pouvoir de négociation entre un créancier disposant d’une forte capacité de coordination stratégique et un débiteur confronté à des contraintes budgétaires aiguës. Cette asymétrie structurelle n’est certes pas spécifique à la Chine -l’histoire coloniale et postcoloniale du continent re­gorge d’exemples de conditionnalités occidentales tout aussi contraignantes, mais elle est accentuée par l’opacité contractuelle et l’absence de cadres multilatéraux de médiation.

L’hypothèse infrastructurelle : promesses et limites empiriques

L’argumentaire favorable aux financements chinois repose sur une hypothèse centrale : les infrastructures financées génèrent de la croissance économique et accroissent par conséquent la capacité de remboursement des Etats emprunteurs. Cette logique résonne particulièrement en Afrique, où les besoins infrastructurels demeurent colossaux. La Banque africaine de développement estime le déficit de financement infrastructurel du continent entre 68 et 108 milliards de dollars annuellement. La Chine comble effectivement un vide laissé par le retrait des bailleurs de fonds traditionnels, particulièrement après l’échec des politiques d’ajustement structurel qui, dans les années 1980-1990, ont exacerbé les déficits d’infrastructures par la réduction drastique des investissements publics.

Des succès tangibles existent. Le barrage de Merowe au Soudan a considérablement augmenté la capacité électrique du pays. La route transsaharienne au Niger améliore la connectivité régionale. Au Rwanda, les infrastructures de télécommunications financées par la Chine ont contribué à l’émergence du pays comme hub technologique régional. En Ethiopie, malgré les critiques, le réseau ferroviaire et les parcs industriels construits avec l’appui chinois ont créé des milliers d’emplois et stimulé les exportations manufacturières.

Cependant, la transformation d’une infrastructure en actif productif n’est pas automatique. Une route, un port ou une centrale électrique ne deviennent rentables que s’ils s’insèrent dans une chaîne de valeur existante, soutenue par une demande effective, une gouvernance institutionnelle solide et une intégration aux circuits commerciaux régionaux et internationaux. Sans ces conditions, l’infrastructure demeure un actif sous-utilisé, qui pèse sur les finances publiques sans générer les rendements escomptés.

Les résultats empiriques sont contrastés. Le chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti, infrastructure majeure de 4 milliards de dollars, connaît des déficits opérationnels récurrents en raison d’un trafic inférieur aux prévisions et de coûts de maintenance élevés, nécessitant le maintien de personnel chinois. Le Sgr kenyan, malgré son succès initial en termes de passagers, peine à générer suffisamment de revenus de fret pour couvrir ses coûts d’exploitation et le service de la dette. En Zambie, l’Aéroport international Kenneth Kaunda, rénové avec des fonds chinois, demeure largement sous-utilisé faute de compagnies aériennes suffisantes.

Certaines infrastructures spectaculaires génèrent des retombées économiques limitées. Les stades construits pour la Coupe d’Afrique des nations au Gabon ou en Guinée équatoriale impressionnent par leur modernité, mais représentent des charges récurrentes importantes pour des budgets nationaux contraints. D’autres projets s’inscrivent prioritairement dans des logiques extractives. Les routes et chemins de fer en République démocratique du Congo, en Guinée ou au Zimbabwe facilitent principalement l’exportation de minerais vers la Chine, sans induire de transformation structurelle significative de l’économie locale, perpétuant ainsi le modèle colonial d’économie de rente.

Ces constats invitent à conditionner l’évaluation de la soutenabilité de la dette non au simple volume d’infrastructures construites, mais à leur insertion effective dans des dynamiques de développement en­dogène. Le modèle chinois, fondé sur le couplage entre zones économiques spéciales et investissements infrastructurels ciblés, s’inscrit dans une approche cohérente avec certains enseignements de l’économie du développement. Son efficacité demeure toutefois conditionnelle à la capacité des Etats récipiendaires à négocier des termes équilibrés, à absorber techniquement les projets, et à en tirer des externalités positives.

L’exemple de l’Ethiopie, qui a stratégiquement lié les infrastructures chinoises à une politique industrielle nationale volontariste, contraste avec celui de pays où les projets demeurent des enclaves déconnectées du tissu économique local. Ces capacités institutionnelles et techniques sont fréquemment surestimées dans les discours officiels et méritent une évaluation empirique rigoureuse, pays par pays et projet par projet.

Repenser les outils d’évaluation de la soutenabilité

Les indicateurs conventionnels de soutenabilité de la dette, tels que les ratios dette sur Pib ou dette sur exportations, ne permettent pas de distinguer une dette contractée pour financer des dépenses courantes d’une dette d’investissement susceptible de générer des actifs productifs. Lorsque le Mozambique s’est retrouvé en défaut de paiement en 2016, l’analyse standard de la dette n’avait pas révélé l’ampleur des emprunts cachés contractés pour des projets peu productifs. L’intégration d’une approche bilancielle, prenant en compte les actifs créés en contrepartie des passifs, constitue une avancée méthodologique pertinente qui affine le diagnostic de soutenabilité.

Néanmoins, cette sophistication technique ne saurait servir à légitimer a priori tout prêt qualifié d’«infrastructurel». L’évaluation doit intégrer la qualité institutionnelle du projet, l’identification des bénéficiaires effectifs, les critères de rentabilité économique, sociale et environnementale, ainsi que la transparence contractuelle et les mécanismes de redevabilité démocratique. La question décisive n’est pas «infrastructure ou pas ?», mais quelle infrastructure, pour quels bénéficiaires, selon quels critères de rentabilité, et sous quelle gouvernance contractuelle. Un barrage hydroélectrique qui déplace des milliers de personnes sans compensation adéquate, comme cela s’est parfois produit, ne peut être considéré comme un succès de développement, quelle que soit sa puissance installée.

Vers une architecture plus équilibrée du financement du développement

L’étude scientifique du financement chinois en Afrique nécessite de sortir de la dichotomie apologie/diabolisation. Ni «piège machiavélique» ni «partenariat désintéressé», l’investissement chinois répond à une logique stratégique légitime, avec des opportunités réelles et des risques structurels qu’il faut bien identifier. Les risques principaux ne résident pas dans la nationalité du créancier, mais dans les asymétries de pouvoir de négociation, aggravées par l’opacité contractuelle et l’absence de mécanismes multilatéraux de restructuration. Lorsque la Zambie a demandé une restructuration de sa dette en 2020, la coordination entre créanciers chinois et occidentaux a été difficile, retardant l’aide nécessaire au pays.

La réticence de Pékin à intégrer ses prêts dans des cadres de restructuration collective com­me le Club de Paris constitue une difficulté objective pour la gestion des crises de dette futures, comme l’ont également constaté le Tchad et l’Ethiopie.

Une approche rigoureuse implique plusieurs exigences. La transparence contractuelle doit être renforcée par la publication systématique des termes des contrats, comme le réclament de plus en plus d’organisations de la société civile africaine, des parlementaires et économistes du continent. Des pays comme le Sénégal et le Botswana ont commencé à exiger davantage de transparence dans leurs négociations, dé­montrant qu’une marge de manœuvre existe.

Des évaluations indépendantes, techniques, économiques et environnementales doivent être menées par des institutions tierces avant tout engagement contractuel. Le renforcement des capacités de négociation des administrations africaines s’impose également. L’Union africaine pourrait jouer un rôle de coordination et de partage d’expertise entre Etats membres, permettant aux pays les plus petits de bénéficier de l’expérience des plus grands. Le Nigeria, l’Afrique du Sud ou le Maroc disposent de capacités techniques que le Lesotho ou la Gambie n’ont pas nécessairement.

L’intégration multilatérale constitue un autre impératif : l’inclusion effective des créanciers chinois dans les mécanismes de coordination internationale pour la restructuration de la dette permettrait une gestion plus efficace et équitable des situations de surendettement. L’Initiative de suspension du service de la dette (Dssi) pendant la pandémie du Covid-19 a montré à la fois l’utilité et les limites de tels mécanismes lorsque tous les créanciers ne participent pas pleinement ou de manière transparente.

Enfin, la diversification des sources de financement apparaît essentielle. Le Rwanda, qui combine financements chinois, occidentaux et émissions obligataires, ou le Maroc, qui maintient des relations équilibrées avec l’Europe, la Chine et les institutions du Golfe, illustrent cette stratégie de réduction de dépendance à l’égard d’un créancier unique.

Conclusion : la souveraineté stratégique comme horizon

Le développement ne se joue pas dans l’opposition binaire Chine contre Occident, mais dans la capacité des sociétés africaines à transformer tout financement, quelle qu’en soit l’origine, en levier d’autonomie durable. Le véritable «piège» n’est pas dans la nationalité du créancier, mais dans l’absence de souveraineté stratégique du débiteur. Cette souveraineté implique la capacité à définir ses propres priorités de développement, à négocier des termes équitables, à évaluer les projets selon ses propres critères économiques, sociaux et environnementaux, et à exercer un contrôle démocratique sur l’endettement public.

L’engagement chinois en Afrique comble un vide réel laissé par le désengagement occidental des années 1980-2000. Il offre des opportunités d’investissement dans des infrastructures dont le continent a cruellement besoin. Des pays comme l’Ethiopie ont su, avec des résultats mitigés mais réels, utiliser ces financements pour impulser une stratégie de transformation industrielle. D’autres, malheureusement, n’ont pas su traduire les kilomètres de routes ou de rails en développement inclusif et durable.

Toutefois, la réalisation de ces opportunités requiert une vigilance institutionnelle constante, une expertise technique renforcée et une capacité collective à défendre l’intérêt général face aux intérêts particuliers, qu’ils soient chinois, occidentaux ou locaux. Les élites africaines portent une responsabilité majeure dans la négociation de contrats qui engagent leurs pays pour des décennies. C’est dans cette exigence de rigueur analytique, de transparence démocratique et de renforcement des capacités nationales et continentales, bien plus que dans le choix partisan d’un créancier contre un autre, que réside la condition d’un développement véritablement souverain. L’Afrique n’a pas besoin de choisir entre la Chine et l’Occident ; elle a besoin d’outils, d’institutions et d’expertise pour négocier avec tous dans l’intérêt de ses populations.

Chérif Salif SY

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