Pour une souveraineté intellectuelle en Afrique-Partie 1/2
I – L’anatomie d’une exclusion organisée
La visibilité intellectuelle en Afrique n’est pas une récompense du mérite, c’est le produit d’une exclusion délibérée. Et la particularité cruelle de cette exclusion, c’est qu’elle est le plus souvent pratiquée par des gens qui vous connaissent. Ce détail n’est pas anecdotique. Il change tout à la nature du phénomène. Il ne s’agit pas d’un simple oubli, d’une méconnaissance des compétences disponibles, d’une lacune d’information que de meilleures bases de données pourraient combler. Il s’agit d’un acte conscient, calculé, exercé par des pairs qui savent exactement ce que vaut celui qu’ils tiennent dans l’ombre. Le directeur de programme qui n’invite pas son collègue au colloque, alors qu’il connaît ses travaux depuis dix ans. Le consultant établi qui ne cite pas le chercheur de province dans son rapport, alors qu’il a lu sa thèse. Le responsable éditorial qui ne sollicite pas la contribution de l’économiste indépendant, alors qu’il déjeune avec lui deux fois l’an. Dans tous ces cas, l’exclusion n’est pas le produit de l’ignorance, elle est le produit de la connaissance, retournée contre celui qu’elle devrait servir.
C’est précisément cette dimension (l’exclusion par ceux qui savent) qui confère au phénomène sa gravité particulière et son caractère politiquement lisible. Un système qui écarte des incompétents est un système de sélection, aussi discutable soit-il. Un système qui écarte des compétences reconnues est un système de domination. Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans nos pays : d’une domination exercée dans le champ intellectuel par des acteurs qui ont intégré que l’émergence d’une voix alternative menace leur propre position, et qui agissent en conséquence. Le rapport annuel du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames) de 2022 dénombre plusieurs milliers d’enseignants-chercheurs titulaires dans les universités publiques d’Afrique francophone. Pourtant, dans chaque pays, les mêmes dix à quinze noms circulent dans les médias nationaux lors des grandes séquences de débat : sur le franc Cfa, sur les réformes constitutionnelles, sur les négociations pétrolières, sur la gestion des ressources naturelles. La disproportion est criante : un corpus d’expertise immense, une fenêtre de visibilité infime. Ce n’est pas l’effet d’une sélection par la qualité. C’est l’effet d’une sélection par l’appartenance.
Le premier mécanisme de cette exclusion est la capture par alignement tacite. L’économie de la visibilité fonctionne à crédit : une invitation vaut allégeance implicite, une tribune accordée génère une dette morale. L’intellectuel rendu visible par ce système sait, sans que cela soit dit, ce qu’on attend de lui en retour (non pas la flatterie grossière), mais quelque chose de plus subtil et de plus efficace : l’autocensure sur les sujets qui dérangent, la modération du ton sur les questions sensibles, l’esquive des remises en cause fondamentales de l’ordre établi. Le résultat n’est pas la propagande ; c’est la domestication progressive d’une voix qui demeure techniquement libre tout en étant structurellement neutralisée.
Le deuxième mécanisme est l’invisibilisation ciblée comme acte de guerre symbolique. Maintenir un collègue dans l’ombre, ne pas le citer alors qu’on connaît ses travaux, ne pas lui transmettre les invitations alors qu’il est clairement qualifié, ne pas relayer ses analyses alors qu’elles éclairent précisément le débat en cours, n’est pas un oubli. C’est un choix. Un choix d’autant plus efficace qu’il n’a jamais besoin d’être formulé explicitement. Il suffit de ne pas faire. Le silence actif est, dans ce domaine, l’arme la plus redoutable, parce qu’il est indéniable : on ne peut pas être poursuivi pour ce qu’on n’a pas dit, pour la citation qu’on n’a pas faite, pour l’invitation qu’on n’a pas transmise.
Ce silence actif a une conséquence que l’on sous-estime systématiquement : il prive la Nation de compétences dont elle aurait eu besoin. Ce n’est pas seulement une injustice faite à l’individu écarté. C’est un appauvrissement collectif, mesurable, dont les effets se lisent dans la médiocrité des décisions publiques, dans la répétition des erreurs de politique économique, dans l’incapacité chronique à formuler des alternatives endogènes aux modèles imposés de l’extérieur. Chaque expert silencieux est une ressource nationale gaspillée. Chaque voix originale étouffée est une opportunité manquée pour la pensée collective du pays. L’exclusion intellectuelle n’est pas un problème de carrière individuelle, c’est une question de capacité nationale à se gouverner soi-même.
Le troisième mécanisme, plus insidieux, est la naturalisation progressive de la marginalité. L’intellectuel écarté finit, au terme d’années de portes fermées et d’invitations non transmises, par intérioriser sa propre exclusion. Il réduit ses ambitions. Il publie dans des circuits confidentiels. Il renonce aux grands débats publics et se réfugie dans la spécialisation étroite. La domination symbolique atteint sa pleine efficacité lorsqu’elle n’a plus besoin d’être exercée activement : la victime du système s’en est faite l’agent. Ce retournement est peut-être la forme la plus accomplie et la plus tragique de la violence symbolique que Bourdieu avait théorisée pour la société française et qui s’applique, avec une intensité redoublée, aux champs intellectuels postcoloniaux.
La double peine : quand l’Europe et la France organisent leur propre exclusion
Mais il serait incomplet et intellectuellement malhonnête de n’analyser cette exclusion que comme un phénomène interne. Car il existe une deuxième couche de ce système, plus ancienne, plus structurée, et dans certains de ses aspects plus violents : l’exclusion opérée depuis l’extérieur, par les institutions académiques et intellectuelles européennes, et singulièrement françaises. Ici, le mécanisme n’est pas le même que dans nos capitales, mais l’effet est identique : des compétences africaines reconnues, des chercheurs dont les travaux sont lus et cités dans leurs domaines, se heurtent à des portes systématiquement fermées dans les grandes revues, les grandes maisons d’édition, les grands colloques européens, non pas parce qu’ils ne sont pas assez bons, mais parce qu’ils ne sont pas les bons. Pas les bons réseaux. Pas les bons mentors. Pas les bons terrains : du moins, pas vus depuis Paris ou Amsterdam.
La violence particulière du cas français tient à l’histoire. La France n’est pas seulement un pays avec lequel les nations africaines francophones entretiennent des relations académiques ordinaires. Elle est l’ancienne puissance coloniale, qui a formé plusieurs générations d’intellectuels africains dans ses universités, dans ses grandes écoles, dans ses laboratoires et qui a utilisé cette formation comme instrument de construction d’une dépendance épistémique durable. Le diplôme français n’était pas, dans ce système, seulement un titre académique : c’était un laissez-passer, une marque de conformité aux normes du maître, la preuve que l’intellectuel africain avait intériorisé les catégories, les méthodes et les hiérarchies de valeur du savoir occidental. Cette relation n’a pas disparu avec les indépendances politiques. Elle a simplement changé de forme. Aujourd’hui, elle fonctionne à travers plusieurs mécanismes que l’on peut identifier avec précision.
Le premier est la sélection par les réseaux de cooptation francophone. Les intellectuels africains qui accèdent à la visibilité internationale en langue française sont, dans une proportion très majoritaire, ceux qui ont été adoubés par des directeurs de thèse français, intégrés dans des programmes de recherche pilotés depuis Paris, publiés chez des éditeurs parisiens dont les comités de lecture sont composés à 80% d’universitaires européens. Ces réseaux ne rejettent pas explicitement les autres, ils les ignorent structurellement, parce que leurs circuits d’information ne les atteignent pas. Le résultat est une sélection qui se présente comme méritocratique et qui est en réalité endogamique.
Le deuxième mécanisme est le monopole de la légitimation internationale. La plupart des grandes revues académiques francophones de sciences sociales sont éditées à Paris, dirigées depuis Paris, et leurs comités de rédaction sont composés en majorité de chercheurs basés en Europe. Un chercheur africain qui souhaite publier dans ces revues doit non seulement satisfaire à des critères scientifiques (ce qui est légitime), mais aussi naviguer dans des réseaux de connivence où les introductions comptent autant que les arguments, et où les problématiques africaines qui correspondent aux grilles de lecture européennes sont systématiquement préférées à celles qui les dérangent. Selon une analyse publiée en 2020 dans le Journal of African Cultural Studies, 62% des articles consacrés à l’Afrique subsaharienne dans les grandes revues européennes de sciences sociales entre 2000 et 2018 avaient au moins un auteur principal basé en Europe -souvent un chercheur européen qui avait «fait son terrain» en Afrique.
Le troisième mécanisme, le plus raffiné et le plus difficile à nommer sans être accusé de mauvaise foi, est ce que l’on pourrait appeler la tolérance sélective de l’altérité. Les institutions académiques françaises et européennes accueillent volontiers certains types d’intellectuels africains : ceux qui confirment les représentations dominantes de l’Afrique (le continent des conflits, de la pauvreté, de la gouvernance défaillante), ceux qui portent un discours critique sur les régimes africains sans jamais interroger les responsabilités européennes dans les structures qui les ont produits, ceux enfin dont la démarche est suffisamment «universaliste», c’est-à-dire suffisamment conforme aux normes épistémiques occidentales, pour ne pas menacer les fondements du système. En revanche, l’intellectuel africain qui propose une critique structurelle du système de prédation économique franco-africain, qui analyse la Françafrique non comme une déviance mais comme un mode de gouvernement, qui remet en cause les présupposés théoriques des modèles de développement imposés depuis Bretton Woods, celui-là se heurte à des murs que la politesse académique habille en «questions méthodologiques» ou en «manque de rigueur empirique».
Cette violence-là a une particularité que n’a pas la violence de l’exclusion interne : elle est armée d’une légitimité universelle. Quand un pair africain vous exclut, vous pouvez le nommer, le contester, construire un récit alternatif. Quand c’est Paris qui vous ignore, l’exclusion se présente comme le verdict objectif de la qualité académique internationale. Elle est infiniment plus difficile à contester parce qu’elle s’abrite derrière les normes du savoir universel, normes qu’elle a elle-même définies, et dont elle reste l’arbitre.
Il faut ici nommer une réalité que les bonnes manières académiques ont longtemps rendue innommable : une fraction significative des intellectuels africains qui jouissent d’une visibilité internationale ont obtenu cette visibilité précisément parce qu’ils ont renoncé à la questionner. Ils ont appris à critiquer l’Afrique dans les termes que Paris ou Londres approuvent. Ils ont appris à produire une pensée critique qui ne menace rien d’essentiel dans l’ordre du savoir mondial. Ce renoncement n’est pas toujours conscient, il est souvent le produit d’une socialisation longue, d’un façonnage progressif par les institutions de formation. Mais son résultat est clair : une génération d’intellectuels africains internationalement visible qui, précisément parce qu’elle est visible, a perdu une partie de sa capacité à penser depuis l’Afrique.
L’exclusion opérée depuis l’extérieur et celle opérée depuis l’intérieur se rejoignent ainsi dans leurs effets : elles appauvrissent nos pays de compétences dont ils auraient eu besoin, elles réduisent l’espace de la pensée critique autonome, et elles reproduisent une dépendance intellectuelle qui est la condition de toutes les autres dépendances. La crise de solidarité qui traverse le corps intellectuel africain n’est donc pas seulement une défaillance morale individuelle, elle est aussi la conséquence d’un système international de production et de validation du savoir qui a intérêt à ce que les intellectuels africains se battent pour les miettes de la visibilité que ce système leur concède, plutôt que de construire ensemble les conditions de leur autonomie.
II. Gramsci en Afrique : l’intellectuel organique comme réponse structurelle
La réponse à ce système n’est pas d’ordre moral mais d’ordre structural. Elle ne passe pas par des appels à plus de générosité ou à davantage de solidarité individuelle. Ces injonctions, si souvent répétées, sont aussi impuissantes qu’elles sont justes : elles s’adressent aux personnes sans toucher aux structures qui produisent leurs comportements. La réponse doit être institutionnelle, délibérée, et fondée sur une théorie du changement.
C’est ici que la figure gramscienne de l’intellectuel organique retrouve toute sa pertinence, à condition de la lire sans dogmatisme et de l’ajuster aux réalités africaines.
Antonio Gramsci développe ce concept dans ses Cahiers de prison, rédigés entre 1929 et 1935, dans les geôles du régime fasciste. Il y distingue deux figures. L’intellectuel traditionnel se présente comme autonome des classes sociales, gardien d’une vérité universelle et désintéressée : le prêtre, le juriste, le professeur dans sa tour d’ivoire. Cette neutralité, soutient Gramsci, est une illusion : ces intellectuels servent en réalité les intérêts de la classe dominante en lui fournissant ses récits de légitimation. L’intellectuel organique, lui, reconnaît explicitement qu’il émerge d’un groupe social particulier, pense avec ce groupe et contribue à la formation de sa conscience politique. Il n’est pas moins rigoureux, il est moins hypocrite sur ses ancrages.
La force de cette distinction réside dans ce qu’elle permet de voir : il n’existe pas d’intellectuel sans ancrage social. La question n’est donc pas de savoir si l’on est engagé ou neutre, mais au service de qui l’on exerce son engagement. L’intellectuel traditionnel africain formé dans les grandes universités occidentales, consultant pour les institutions financières internationales, produisant des analyses qui convergent invariablement vers les prescriptions du consensus de Washington, cet intellectuel-là est parfaitement organique. Il l’est simplement au service de classes et d’intérêts qui ne sont pas ceux des majorités africaines.
Transposer ce cadre aux sociétés africaines contemporaines exige cependant quelques ajustements. Ces sociétés ne sont pas structurées par des classes au sens marxiste strict. Elles sont traversées par des clivages que Gramsci n’avait pas anticipés : les tensions entre centre et périphérie (la capitale et les régions intérieures), entre générations (les jeunesses contestataires et les élites établies), entre savoirs formels et savoirs locaux (le technocrate et le paysan des zones rurales enclavées), entre identités religieuses et Etat laïque de papier. L’intellectuel organique africain pertinent n’est donc pas nécessairement celui qui épouse la cause d’une classe sociale au sens strict, mais celui qui parle depuis de ces clivages en les reconnaissant, qui produit un savoir enraciné dans les réalités vécues de sa société et non dans ses représentations institutionnelles officielles.
Il existe dans chaque pays africain des intellectuels organiques qui s’ignorent. Le chercheur agronomique qui a passé vingt ans à documenter l’érosion des terres dans les zones sahéliennes, et dont les conclusions contredisent les projections optimistes des plans d’émergence nationaux, en est un. L’économiste de terrain qui produit depuis dix ans des analyses sur l’informel urbain, et dont les travaux ne figurent dans aucune des conférences internationales sur «l’émergence africaine», en est un autre. L’ingénieur qui a développé une méthodologie d’habitat adapté aux inondations depuis les savoirs constructifs locaux, et dont le nom n’apparaît dans aucun rapport de la Banque mondiale, en est un troisième. Ces intellectuels existent. Ils travaillent. Ils produisent. Mais ils sont systématiquement tenus en dehors des espaces où leurs savoirs pourraient peser sur les décisions collectives. La construction délibérée de réseaux d’intellectuels organiques n’est pas une utopie -c’est une réponse organisationnelle à un problème organisationnel. La suite de cette réflexion en dégagera les fonctions vitales et les conditions institutionnelles. (A suivre) …
Chérif Salif SY est économiste-politiste, professeur et consultant international. Il dirige le cabinet C2S/International Consulting Services et enseigne l’intelligence économique à l’Institut supérieur de finances (ISF) de Dakar
