Thélyson Orélien fait face à deux accusations aussi différentes par leur objet que par le degré de preuve exigé. La première affirmation, publiée le 21 septembre par le compte anonyme «Balance ton Claude», prétend que son livre intitulé «C’était ça ou mourir», vendu à quelque 40 000 exemplaires, a été rédigé en grande partie par une Intelligence artificielle. La seconde, survenue deux jours plus tard, montre qu’il a recopié des passages d’autres auteurs dans des textes publiés depuis 2012. L’Académie Goncourt les a réunies le 25 septembre pour retirer le livre de sa première sélection, mais sans parvenir à une décision unanime. En les dissociant, on peut voir jusqu’à quel point l’identité a été utilisée et dans quel but.
Le plagiat, d’abord, pour son caractère avéré. On montre, en mettant deux textes côte à côte, ce que les élèves ont réalisé comme rédactions. Selon les Décrypteurs de Radio-Canada, au moins cinq chroniques et articles d’opinion signés Orélien de 2012 à 2013 reprennent en partie des travaux d’autres auteurs. La chaîne a récompensé son dernier ouvrage, _Où va le monde_, dont la moitié des énoncés est tirée du _Matin des magiciens_ de Louis Pauwels et Jacques Bergier. On ne peut plus considérer cela comme une simple escapade de jeunesse. La Presse a montré qu’un article d’opinion publié en 2013 sous ses colonnes reprenait quasiment à l’identique la chronique d’un journaliste philippin, et que l’auteur a republié ces mêmes passages en octobre 2023 sur Mondoblog, la plateforme de Rfi. Tout le monde peut comparer. Aucune filiation ne modifie le résultat.
Une erreur d’écriture ne se reconnaît pas à une couleur. Un paragraphe reproduit reste une reproduction, quel que soit son auteur, et les faits récents en sont une preuve parfaite. En juin 2026, l’université Paris Cité a retiré à Etienne Klein, l’une des figures les plus emblématiques de la science française, son doctorat obtenu en 1999, après vingt mois d’instruction. Le physicien a défendu sa position en prenant à partie les «chevaliers du logiciel». On défend la notoriété comme l’identité. Aucune des deux n’efface un emprunt.
L’affirmation qu’un texte aurait été écrit par une machine relève d’un autre cadre. Elle n’a aucun document de référence. Nous ne comparons pas, nous calculons une probabilité, et ce calcul est confié à un outil qui est une Intelligence artificielle. On ne saurait considérer le détecteur d’Ia Pangram, comme un simple gadget : des chercheurs de l’université de Chicago ont montré l’année dernière qu’il ne générait que très rarement de faux positifs sur des extraits de longueur moyenne ou longue. Une forte probabilité établit un soupçon sérieux. Elle ne remplace pas la trace. L’Académie a pourtant réuni les deux accusations dans un même communiqué, où les anciens plagiats viennent étayer des analyses jugées convergentes, selon lesquelles le roman serait «très largement le produit d’une Intelligence artificielle». Un fait avéré dans les chroniques devient donc une preuve pour un ouvrage qui n’en parle pas.
Le soupçon ordinaire se répand encore plus vite que le détecteur. Il commence par critiquer les écrits soignés, comme si bien rédiger était une forme de tromperie, et il croit percevoir la machine à travers ses habitudes : des tournures répétitives sans justification, ainsi que des conclusions qui se ressemblent toutes. Un correcteur perspicace les repère tout de suite. N’importe qui peut les supprimer en dix minutes. Ainsi leur présence ne prouve pas qu’une machine a écrit le texte, tout comme leur absence ne prouve pas qu’un être humain en est l’auteur. On prend une apparence pour une preuve ; or une apparence peut changer.
A chaque fois qu’une personne appartenant à une minorité fait l’objet d’une accusation de ce type, le même schéma se répète : la critique se mue en attaque contre l’ensemble de la communauté et l’analyse des textes cède la place au jugement des intentions. Nous cédons à la tentation. Dans un contexte où dominent les luttes pour la reconnaissance, tout doute émis par un membre de ce groupe paraît prolonger l’hostilité dont ce groupe a longtemps souffert. Dans l’affaire Orélien, elle évoluait dans le domaine le plus imprévisible. L’auteur a répondu en replaçant son travail dans la tradition haïtienne et caribéenne, tout en se demandant si l’on pouvait également suspecter Césaire ou Jacques Stephen Alexis. Il affirme avoir subi de nombreuses agressions racistes depuis son arrivée en France. Ces attaques, si elles sont avérées, appellent une condamnation sans équivoque. Elles ne concluent rien sur la façon dont l’ouvrage a été rédigé.
L’argument sur la filiation mérite d’être pris au sérieux, car il contient une hypothèse qui peut être vérifiée. S’’il arrive que le détecteur confonde l’écriture caribéenne avec une écriture générée par une machine, il devra alors également considérer comme artificielles certaines pages du Cahier d’un retour au pays natal ou de Compère Général Soleil. Qu’ils soient soumis à lui. Si on reconnaît en elles des êtres humains, la défense de la tradition s’écroule. Si elles sont dites artificielles, l’accusation tombe à plat. Parler de Césaire avant que ce test n’ait été fait, c’est parler du style alors que la question porte sur le processus d’écriture.
L’asymétrie saute aux yeux. C’est là où les preuves font défaut que la défense identitaire se manifeste. Quant aux cas de plagiat, dans les domaines où il est particulièrement manifeste, l’auteur n’avait pas répondu aux rédactions qui l’interrogeaient au moment de leurs publications. Il a pourtant sur toute généalogie, en fait de roman, un argument meilleur. Il indique avoir commencé à rédiger à l’automne 2017 et avoir terminé une première version en 2019, soit trois ans avant que ChatGPT ne soit mis à la disposition du public, en novembre 2022. Ce premier jet est une œuvre, et une œuvre se fait. S’il revêt une forme datée et s’il illustre le processus de rédaction, il fournira des informations que nul détecteur ne saurait révéler. Une écriture humaine se reconnaît à ses ratures.
La solidarité dans la communauté a une fonction bien définie. Elle permet à ceux dont la voix est trop souvent ignorée de s’exprimer, et constitue un rempart contre les discriminations systémiques. La complaisance est une contrefaçon : elle vole le vocabulaire de la solidarité pour défendre ce qui ne mérite pas d’être défendu. Quand un auteur attaqué répond en formulant une accusation de racisme au lieu d’exposer ses brouillons ou d’expliquer ses emprunts, il ne favorise pas l’égalité. Il en détourne le sens. Si un recours à l’appartenance peut effacer toute erreur, aucune norme ne subsiste. Les premières victimes de cet effondrement seront les minorités elles-mêmes, car on pourra mettre en doute chacune de leurs dénonciations légitimes.
Il reste un examen que ni le détecteur ni le soupçon ne peuvent approcher : demander à l’auteur d’expliquer son texte. Pourquoi cette idée est-elle antérieure à celle-ci ? Pourquoi avoir choisi ce terme plutôt qu’un autre ? Celui qui peut répondre à sa propre pensée, même si une machine a aidé à la construire. Cette épreuve a ses limites et l’affaire Klein en dessine les contours. C’est exactement ce qu’est une thèse, et celle de 1999 ne comportait aucun plagiat. L’épreuve sert à savoir à qui se rattache un raisonnement. Elle ne cite aucune source. Elle n’apporte pas plus de réponses à la question posée par le Goncourt, et qui touche à la production du livre, donc au domaine des faits. Je souscris à l’idée qu’un texte rédigé avec l’aide d’une machine appartient à celui qui en assume la responsabilité, et qu’un jury est libre de ne récompenser que les ouvrages rédigés sans cette aide.
Les institutions ont mis l’accent sur la rapidité. Un jury littéraire choisit lui-même ses livres et n’est pas obligé de prendre une attitude de juge. Mais, lorsqu’il évoque l’intégrité, il emploie le vocabulaire du jugement sans en suivre la procédure adéquate. A titre de preuve que la norme est encore à établir, le Conseil des arts du Canada travaille actuellement à l’élaboration d’une politique définissant ses attentes en matière d’Intelligence artificielle pour les œuvres qu’il évalue en vue de l’attribution de ses prix.
Les actes de plagiat ont des conséquences importantes. Un auteur qui hier encore copiait des passages se retrouve aujourd’hui sans le bénéfice du doute, et le soupçon devient justifié sans qu’il soit besoin d’invoquer la malveillance pour en rendre compte. Mais, ils n’en apportent aucune preuve, d’ailleurs, concernant un roman qui ne les regarde pas. L’identité, pour sa part, ne fait foi dans aucun des deux dossiers. Une écriture volée s’explique par ses références. Pour le reste, un texte appartient à celui qui peut en assumer la responsabilité.
Chérif Salif SY
