Entièrement financés par l’Union européenne à hauteur de 35, 75 millions d’euros, deux nouveaux centres destinés à l’accueil des personnes secourues ou interceptées au large des côtes sénégalaises ouvriront leurs portes à Dakar et à Saint-Louis. Si Bruxelles et les autorités locales mettent en avant un objectif humanitaire et un encadrement des procédures administratives, plusieurs Ong dénoncent les risques d’une détention arbitraire et d’une pénalisation accrue des exilés sous couvert de lutte contre les passeurs.

L’Union européenne franchit une nouvelle étape dans sa stratégie d’externalisation du contrôle migratoire en Afrique de l’Ouest. Un premier centre d’accueil temporaire pour migrants, actuellement en construction à Dakar depuis le début de l’année 2026, sera opérationnel d’ici la fin de l’année. Il sera suivi, en 2027, d’un second complexe implanté dans la région de Saint-Louis, près de la frontière mauritanienne, selon des révélations du site spécialisé infomigrants.

Ces deux infrastructures s’inscrivent dans un partenariat financier et matériel plus vaste de 35, 75 millions d’euros géré par la Direction générale de la migration et des affaires intérieures de l’Ue (Dg Home), comprenant également la livraison récente de vedettes à la Marine sénégalaise.

Répondre au manque d’infrastructures d’urgence

Jusqu’ici, les autorités sénégalaises devaient faire face à d’importantes contraintes logistiques lors des débarquements massifs de candidats à l’émigration ramenés sur la terre ferme. Faute de capacités d’hébergement dans les locaux de police, les services de l’Etat recouraient parfois à des structures de fortune comme des salles de classe. Selon la Commission européenne, ces centres répondent à une demande directe de Dakar pour organiser l’enregistrement, les soins et l’orientation des survivants dans des «conditions dignes et sûres». L’héberge­ment y est prévu pour une durée standard de 72 heures -prolongeable pour des motifs de santé ou de vulnérabilité- et vise en priorité la prise en charge des mineurs non accompagnés, des femmes enceintes ou des victimes de réseaux.

Des craintes de dérives sécuritaires et d’auditions sous contrainte

Cependant, l’initiative suscite de vives inquiétudes chez les analystes et défenseurs des droits humains. Une note conceptuelle de l’Ue, datée d’octobre 2024, révèle la présence prévue dans ces centres de zones distinctes dédiées aux auditions, de «passeurs ou trafiquants présumés» et à la détention. Selon des Ong comme StateWatch, ces espaces risquent de transformer les opérations de secours en mer en procédures de détention systématiques pour mener des interrogatoires de police.

Cette situation est d’autant plus critique que la loi sénégalaise de 2005 sanctionnant la «migration clandestine» souffre d’un flou juridique. Dans la pratique, des exilés ayant participé à la traversée ou tenu la barre du bateau se retrouvent régulièrement poursuivis et condamnés comme passeurs. Cette criminalisation contredit le Protocole des Nations unies contre le trafic illicite de migrants, qui interdit expressément les poursuites pénales à l’encontre des migrants eux-mêmes.

Un cadre de surveillance sous contrôle

Face aux critiques sur l’externalisation des frontières de l’Europe, Bruxelles assure ne pas intervenir dans la gestion quotidienne des lieux et rappelle qu’aucun rapatriement forcé ne sera géré depuis ces structures.

Pour prévenir d’éventuels abus durant la rétention administrative, la Commission européenne met en avant la signature d’un accord spécifique avec la Commission nationale des droits de l’Homme du Sénégal, chargée de veiller au respect des libertés fondamentales au sein de ces nouveaux complexes.

La note conceptuelle d’octobre 2024 indique que l’Ue a initialement prévu de financer la construction de quatre centres d’accueil du même type. Interrogée aux sujets des deux autres centres potentiels, la commission n’a pas apporté d’éléments de réponse.

Le site spécialisé Africa Intelligence, cité par infomigrants, rappelle que ces structures s’inscrivent dans une «stratégie d’externalisation du contrôle migratoire promue par Bruxelles dans la région». Ce média évoque une «discussion élargie entre Dakar et Bruxelles en vue d’un partenariat plus global», notamment «lors de la venue d’une mission de haut niveau de l’Ue au Sénégal en mars». Ainsi qu’un investissement matériel : le Sénégal a réceptionné 11 vedettes neuves et six reconditionnées en ce même mois de mars, pour mener les opérations de secours et d’interception en mer.