A l’approche du Grand Magal, prévu demain, la cité sainte de Cheikh Ahmadou Bamba vibrionne. Au milieu de la cohue des pèlerins et du chant incessant des muezzins, la deuxième métropole du Sénégal révèle son visage unique : celui d’un chantier perpétuel, propulsé par une foi inébranlable, mais confronté au défi colossal d’une expansion sans frein.

Par Moustapha SENE (Correspondance particulière) – Sous un soleil de plomb, la poussière soulevée par les convois de fidèles retombe doucement sur les artères saturées de la cité. Touba vit au rythme d’une métamorphose permanente. En seulement 125 ans d’existence, la ville sainte fondée en 1887 par Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, père fondateur du Mouridisme, bat tous les records nationaux de développement. Aux plans économique, démographique et spatial, elle s’est imposée comme la deuxième agglomération du Sénégal après Dakar, tout en restant, au sens administratif stricto sensu, le plus grand village du pays.

Cette trajectoire spectaculaire a reçu une consécration internationale dès 1996, lorsque l’Habitat II (Onu-Habitat) la retenait à Istanbul comme une «ville modèle». Ce développement singulier, la cité le doit avant tout à ses khalifes généraux successifs, premiers véritables architectes de la cité. En l’absence d’une administration d’Etat traditionnelle, c’est la confrérie tout entière -appuyée sur ses structures séculaires comme le khalifat, les daaras et les dahiras- qui a façonné le paysage urbain. Chaque khalife a cherché à inscrire son œuvre dans la pierre, consolidant la portée spirituelle de la cité par de grands travaux.

La fièvre foncière

Pourtant, en arpentant les dédales des nouveaux quartiers, le constat saute aux yeux : le développement urbain échappe désormais aux règles classiques. Le foncier y est devenu un enjeu financier colossal où les transactions atteignent parfois des sommets, avec des parcelles négociées à plus de 500 millions de francs Cfa. Pour satisfaire cette pression foncière, les réserves foncières ont été loties, tout comme la zone industrielle et les abords du grand boulevard de 120 mètres.

Dans cette course à l’espace, la sécurité du bâti semble parfois reléguée au second plan. Le non-respect des normes de construction est devenu le lot quotidien de nombreux secteurs. Pour preuve, phénomène quasi unique au Sénégal, des stations-services s’implantent au cœur de cours familiales ou à proximité immédiate des habitations. Une véritable bombe à retardement au milieu d’un tissu résidentiel très dense, où de nombreuses concessions vétustes menacent ruine et devraient, en théorie, être démolies.

Explosion démographique et quête d’équilibre

Ne rencontrant aucune contrainte physique majeure à son étalement -à l’exception du Nord où elle côtoie la commune de Mbacké-, Touba croît à un rythme inédit à l’échelle du continent africain. Alimentée par un taux de croissance démographique exceptionnel d’environ 10% par an, cette dynamique fait passer la population à près d’un million d’habitants.

Les chiffres traduisent la mesure de ce vertige : alors que le territoire aggloméré ne couvrait que 575 hectares pour 29 634 habitants en 1976, il dépassait déjà les 15 000 hectares pour plus de 500 000 âmes au début des années 2000. Les grands «appels au peuplement» lancés par les dignitaires religieux depuis le début des années 1980 ont drainé des flux migratoires continus vers ce cœur spirituel.

Aujourd’hui, Touba concentre probablement la plus forte densité de lieux de culte en Afrique pour un espace aussi jeune : 560 mosquées y sont dénombrées dont 60 dioumas (grandes mosquées du vendredi). A l’heure de la prière, le concert spirituel des muezzins s’élève aux quatre coins de la ville. Mais cette expansion fulgurante s’accompagne des maux typiques des mégapoles en croissance rapide : précarité croissante, déficit d’assainissement, insalubrité et saturation des infrastructures sanitaires.

Dans son ouvrage Touba, capitale des Mourides, le géographe Dr Cheikh Guèye analyse ce basculement historique : «La ville de Touba a connu, depuis 1958, de forts taux de croissance qui rompent avec ceux exprimant la faible dynamique qui a longtemps marqué les villes secondaires sénégalaises. Entre 1958 et 1988, la population toubienne est passée de 2127 à 125 127 habitants. Cet accroissement fulgurant a surpris chercheurs et décideurs : on tablait en 1974 sur une population toubienne de 39 000 habitants pour 1990. Même les prévisions anciennes du Plan national d’aménagement du territoire (Pnat, 1992) ne plaçaient Touba au second rang des villes sénégalaises qu’en 2021. Cette croissance exceptionnelle exprime un autre tournant décisif, l’accession au khalifat de Serigne Abdoul Ahad qui voit l’explosion urbaine de Touba, après ses appels insistants au peuplement.

Dans cet ordre d’idées, la mise en place d’infrastructures a également joué un rôle important. Leur construction a rendu la ville «vivable», et attiré de manière permanente ou saisonnière les populations du pays toubien. Serigne Abdoul Ahad est sous ce rapport l’initiateur du peuplement massif de la ville dans sa configuration actuelle.»

Contrairement à la capitale Dakar, enserrée dans sa presqu’île, la ville continentale de Touba déploie ses couronnes périurbaines sans entrave topographique, posant avec acuité la question du maintien de l’équilibre entre la vocation sacrée du site et les réalités économiques modernes.

Parole aux acteurs du terrain

Khadim Fall, chef du service départemental de l’Urbanisme et de l’habitat

«Serigne Touba s’est installé dans cette partie du Sénégal en 1888. Il avait, avant son rappel à Dieu, demandé une autorisation de construire pour la Grande Mosquée. C’est en 1926 que l’administration coloniale a accordé cette autorisation. De cette construction découle l’obtention du titre foncier de Touba, car il est impossible d’obtenir un titre foncier sans un titre de propriété et un bail. Ce bail a été transformé en titre foncier dès 1930 par Serigne Mouhamadou Moustapha Mbacké, premier Khalife général des Mourides.

Il a existé des plans de lotissement et d’aménagement. Plus récemment, Serigne Saliou avait mis en place un Plan directeur d’urbanisme pour la période 2006-2020. Ce document identifiait les grands boulevards, les voies secondaires, les extensions, ainsi que les zones d’habitation et les espaces réservés aux équipements commerciaux. Cependant, ce plan est aujourd’hui caduc. L’occupation effective de l’espace dépasse désormais les limites initiales du titre foncier.

Bien qu’il existe un Plan directeur d’urbanisme de détail à l’horizon 2035, les difficultés persistent. Le Khalife général des Mourides a pourtant réitéré fermement en 2018 l’interdiction faite aux chefs de village de vendre des parcelles. Aujourd’hui, le Titre Foncier 528 s’étend sur 36 000 hectares et dépasse la corniche, englobant une part importante du Domaine national. Nous attendons l’action de l’Anat (Agence nationale d’aménagement du territoire) pour clarifier la délimitation.»

El Hadji Falilou Ndiaye, adjoint au maire de Touba

«Le lotissement traverse une crise réelle. Chaque quartier procède désormais à ses propres découpages sans associer la mairie, le service de l’Urbanisme ou la Sous-préfecture. C’est une rupture par rapport au fonctionnement passé où le Khalife général gérait directement l’ensemble. Aujourd’hui, les différentes familles font souvent appel à des géomètres privés qui méconnaissent les anciens schémas d’aménagement. C’est ce manque de coordination qui génère le sérieux désordre d’urbanisme et les inondations récurrentes subies par les habitants.

Les méthodes employées restent traditionnelles et manquent de modernisation. La mairie n’a aucun pouvoir décisionnel sur le foncier, qui relève de l’autorité du Khalife général des Mourides, lequel en délègue la gestion. Le Cadastre n’est plus impliqué. Sans le suivi rigoureux du Plan directeur d’urbanisme pourtant paraphé par l’ancien président de la République, une réorganisation globale s’impose.»

Ancien Sous-préfet de Ndame, Abdoulaye Kharma expliquait il y a quelques années : «Touba est une ville spéciale à tous égards. Elle repose sur un titre foncier privé, et la loi stipule clairement que le Conseil municipal n’a aucun droit d’attribution sur un titre foncier. Dans la pratique, ce sont les chefs de village qui réalisent les lotissements. Le foncier représentant un enjeu financier colossal, il suscite d’importantes convoitises et crée des tensions sur le terrain.» Il ajoute : «Trouver des solutions ne sera pas aisé sans un changement de méthode. Même si le site est sous statut de titre foncier, les acteurs locaux devraient impérativement s’attacher les services techniques de l’Etat avant tout découpage. Actuellement, certaines zones non aedificandi (non constructibles), notamment des dépressions naturelles, sont quand même loties, ce qui engendrera invariablement des problèmes majeurs face à la croissance démographique galopante.»

Des concertations sont en cours entre le Khalife général et les hautes autorités de l’Etat pour mieux encadrer ces pratiques, car la seule préoccupation des chefs de quartier reste souvent le nombre de parcelles tirées. A cette urbanisation non contrôlée, s’ajoute la question de l’eau : malgré la présence de 45 forages, l’approvisionnement correct de l’ensemble des populations demeure un défi quotidien.