Dans son livre A l’échelle humaine, le grand homme d’Etat Léon Blum écrit : «L’amour de la Patrie est éternel, au même titre que l’amour de la famille, que l’amour du pays natal, que tous les liens qui rattachent l’âme aux réalités les plus proches et les plus chères.» Cette réflexion me revient fréquemment lorsque j’échange avec mes proches. Elle résonne avec une acuité particulière dans ma situation, celle d’un homme partagé entre deux rives, deux temporalités, et qui cherche, dans le dialogue, une façon d’habiter le monde.
Nous avons instauré un rituel. Vivant entre le Sénégal et la France, dispersés par le travail et les hasards du chemin, nous avons décidé de ne pas laisser la distance avoir le dernier mot. Presque chaque week-end, nous nous retrouvons sur WhatsApp pour prendre des nouvelles et débattre des questions contemporaines qui nous préoccupent. Ce n’est pas grand-chose, en apparence : un écran, une connexion parfois instable, des voix qui se croisent et se coupent. Mais c’est notre manière à nous de maintenir vivant ce qui, sans soin, s’effacerait : le lien. Nos échanges abordent des sujets variés, mais gravitent le plus souvent autour de la politique, du football et des enjeux sociaux qui traversent nos sociétés. Nous ne sommes pas toujours d’accord. C’est peut-être là l’essentiel.
Le dimanche 17 mai 2026, nous avons, une fois encore, perpétué cette habitude. Comme souvent, la conversation a rapidement quitté les considérations personnelles pour s’orienter vers l’analyse de l’actualité. Nous avons longuement évoqué la situation politique et économique que traverse aujourd’hui le Sénégal, en la replaçant dans un contexte international marqué par des crises multiples : tensions géopolitiques, instabilités économiques, inflation persistante et recomposition des équilibres mondiaux.
Au fil de l’échange, la discussion s’est naturellement déplacée vers la question monétaire, et plus précisément vers celle du franc Cfa -sujet récurrent et hautement sensible dans le débat public sénégalais et ouest-africain. La question a récemment resurgi à l’occasion du sommet «Africa Forward», tenu à Nairobi, capitale du Kenya. Elle a également été ravivée par les prises de position de l’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, aux positions hétérodoxes bien connues, qui défend ouvertement l’idée d’une sortie du Sénégal de la zone Cfa. Ses arguments, largement relayés dans les médias et sur les réseaux sociaux, suscitent des réactions contrastées, oscillant entre adhésion enthousiaste et scepticisme prudent.
Le sujet a immédiatement animé notre discussion. Certains voyaient dans l’abandon du franc Cfa une étape nécessaire vers la souveraineté économique, à terme, dans le cadre de la Cedeao ; d’autres exprimaient leurs inquiétudes face aux risques macroéconomiques qu’une telle transition pourrait engendrer, notamment en matière de stabilité monétaire, d’inflation ou d’attractivité pour les investisseurs. J’en avais déjà discuté auparavant avec un ami formé à l’Institut supérieur d’économie et de management de l’Université Côte d’Azur, qui maîtrise mieux que moi les aspects techniques de cette question.
Pour ma part, ma position reste relativement simple, et je l’assume sans fausse modestie : la monnaie n’est qu’un instrument au service de l’économie. Elle ne constitue ni une solution miraculeuse de prospérité ni, à elle seule, la cause des difficultés économiques d’un pays. Qu’il s’agisse du franc Cfa, de l’Eco ou d’une monnaie nationale souveraine, l’essentiel demeure l’usage qui en est fait et le cadre institutionnel dans lequel elle s’inscrit. Une monnaie forte dans une économie faible ne produit que des illusions. Une monnaie souveraine dans un Etat mal gouverné ne produit que de l’inflation.
A quoi servirait, en effet, de disposer d’une monnaie nationale si les finances publiques restent déséquilibrées, si l’endettement échappe à toute maîtrise et si les dépenses publiques ne soutiennent ni la production ni l’investissement ? L’histoire économique regorge d’exemples d’Etats dotés d’une pleine souveraineté monétaire sans pour autant échapper à l’inflation chronique, à la dépréciation monétaire ou aux crises financières. L’exemple du Zimbabwe rappelle que la souveraineté monétaire, mal maîtrisée, peut devenir un fardeau bien plus lourd que la contrainte qu’elle était censée lever. La souveraineté monétaire offre des marges de manœuvre, mais elle exige en retour discipline budgétaire, crédibilité institutionnelle et capacité administrative.
Je n’aurais aucune objection si, demain, le Sénégal décidait de quitter la zone Cfa pour créer sa propre monnaie. Ce serait une décision politique relevant de ses gouvernants, et je n’ai aucun pouvoir pour m’y opposer. Mais il serait souhaitable que certains souverainistes jusqu’au-boutistes des réseaux sociaux tempèrent leur ardeur : croire qu’un simple changement monétaire transformerait radicalement la vie des populations relève davantage du slogan que de l’analyse économique.
Nos conversations du week-end ne changent sans doute rien d’immédiat. Elles n’influencent ni les marchés, ni les monnaies, ni les décisions des puissants. Pourtant, elles nous tiennent debout. Elles entretiennent en nous cette flamme modeste mais nécessaire : celle de prendre au sérieux le destin de ceux que l’on aime, de celles qui attendent. Entre le Sénégal et la France, entre nos doutes et nos convictions, nous continuons à parler, comme pour refuser le silence qui éloigne davantage que les frontières.
Post-scriptum : En traçant ces lignes, ma pensée se tourne, émue, vers ma grand-mère, Aminata Sow, qui repose auprès du Créateur et dont la mémoire demeure pour nous une boussole silencieuse dans un monde traversé par le vacarme et les slogans creux. Elle n’a jamais parlé de franc Cfa, ni de souveraineté monétaire. Mais elle savait, mieux que quiconque, ce que signifie tenir à ce qui compte. Peut-être que tout commence là : en ses petits-fils, qui continuent d’interroger le destin de leur pays pour ne jamais cesser de lui appartenir, tout en restant ouverts aux vents féconds du monde.
Par Birane DIOP
