A l’époque rude où l’Intelligence artificielle avant-gardiste le dispute au souverainisme rétrograde, pendant que la plèbe exaltée s’évertue à deviner qui sont vraiment Diomaye et Sonko, chez nous autres, locataires normaux du drôle de terroir qu’est le Sénégal, le pagne devient, fatalement, un triste conteur démodé au lyrisme désuet, dont les silences bavards narrent l’indifférence ordinaire de nos âmes estropiées.

Le subliminal bout de tissu hante cependant nos inconscients, ainsi qu’un contemporain essentiel venu nous en conjurer de rester éternellement humains.

Epais ou léger, long ou court, opaque ou transparent, indispensable ou encombrant, sobre ou extravagant, classe ou peuple, subtil ou vulgaire, prude ou canaille, rugueux ou doux, le morceau d’étoffe capital divulgue les grandeurs et servitudes, les sagas et tragédies ; de même qu’il narre bien des instants fugaces où il habille la vertu inébranlable, comme il dénude la fragile résistance ultime, selon qu’il drape, enrobe, enveloppe, cache, emballe, vend, défend, protège ou trahit.

Depuis l’aristocratique «seur’ou deunk» dont la majesté bigarrée obsède les élites qu’elle accompagne dans leurs coûteux complexes de supériorité et leurs soifs inextinguibles de glorioles, jusqu’aux sordides «thiâkh» dont les pitoyables filets exhibent la mal-baise des couples désenchantés. Les uns vantent la geste des clans augustes, tandis que les autres étalent les misères banales au fond de quelques souks sordides des Hlm, à grands renforts de cochoncetés, aux côtés des ceintures de perles bas-de-gamme et des encens malodorants censés ressusciter les honteuses virilités inanimées.

Le «seur’ou deunk» ou pagne manjak si vous préférez, est ce rouleau d’étoffe précieuse tissé de manière artisanale, auquel la mythologie prête des pouvoirs surnaturels, que la société honorable invite à tous ses grands rendez-vous. C’est celui qui enveloppe le nouveau-né de sa protection alors que la société lui trouve un nom, une identité ; c’est encore lui qui accompagne de sa miséricorde la dépouille du défunt par-dessus sa percale blanche, jusqu’au bord du précipice où le sable du cimetière signe le dernier arrêt de mort. Entre les deux instants solennels de la vie et de la mort, il enrobe les rondeurs féminines de majesté, enroulé doublement et fermement attaché par des cordelettes, il autorise tout juste les petits pas mesurés des grandes cérémonies.

Il est aussi l’épargne précieuse que l’on vend en secret chez l’usurier du coin, avant ses ors, alors que tout est perdu, fors l’honneur.

Dans la hiérarchie de l’univers tortueux du pagne, c’est l’altier «seur’ou rabal» indigo qui suit ; celui-là même qui entoure la mariée de sa bénédiction lors de sa nuit de noces pour l’épargner des langues perfides et du mauvais œil. Les nuits de surchauffe libidinale, dans la chambre conjugale, c’est le dernier rempart, réduit à un «béthio» au ras-des-fesses blanc de lait, ceinturé de bruyantes perles odorantes, qui réveille les sens.

Arrive le «thioup», le basin teint aux couleurs chatoyantes, une étoffe plus légère que les précédentes, produit industriel sorti des usines allemandes, auquel l’amidon confère plus de noblesse à ses froufrous. Compagnon du grand boubou dans les grands rendez-vous, recouvrant les bourrelets de ces dames du nombril jusqu’aux talons aiguilles, il peut traîner balayant le parterre de sa nonchalance.

Arrive le voile mauresque, le «meulfeu», qui recouvre les femmes de la tête aux pieds, dont la légèreté transparente démultiplie les frissons des courbes féminines. Souvent doublé d’une cotonnade pour couvrir de pudeur l’habituelle stéatopygie.

Que penser du «wax» ? Cotonnade légère, passe-partout, qui habille les jours ordinaires. Noué solidement pendant les tâches ménagères, souvent en biais, sur le côté, pour ne pas entraver les déplacements rapides. C’est toujours lui qui tient lieu de sortie de bain, noué autour du cou à la plage et descendant jusqu’aux genoux ; attaché sous les aisselles au sortir de la salle de bain, fourré négligemment à la taille, sur le côté à domicile, histoire de mettre un rien d’érotisme dans l’ambiance de la maisonnée…

C’est le pagne à tout faire.

De l’antique Athènes se raconte la légende d’un philosophe cynique et surtout provocateur, se promenant lampe allumée en plein jour, parce qu’il cherche, dit-il, un homme. Ce serait pareil que se balader le long des sentiers poudreux de nos identités perdues à la recherche désespérée d’une Sénégalaise encore capable de ceindre son pagne.

Juste pour lui adresser un dernier adieu, à ce poète maudit.

Par Ibou FALL