Ma chronique précédente remonte au 10 juillet 2026. J’avais choisi de m’offrir une parenthèse, loin du tumulte du quotidien, pour ralentir le rythme, changer d’horizon, laisser les regards se poser autrement et retrouver le plaisir simple de ces livres qui attendaient depuis plusieurs semaines leur heure dans ma bibliothèque. Je m’étais promis de reprendre la plume le 7 août. Mais certaines émotions, certaines rencontres et certaines réflexions ne se plient pas toujours aux calendriers que l’on s’impose. Elles réclament d’être écrites lorsqu’elles sont encore vivantes. J’ai donc choisi de faire une entorse à cette pause pour revenir plus tôt à l’écriture, avec le désir de partager ce que ces derniers jours ont déposé en moi : des souvenirs, des questionnements et quelques fragments d’une histoire personnelle qui continuent de résonner.

Cette pause m’a conduit à Séville, puis à Madrid. Deux villes espagnoles, deux histoires, deux manières d’habiter le monde. Au fil des jours, un même fil rouge reliait les rues parcourues et les livres qui m’accompagnaient : comprendre comment les sociétés européennes cherchent encore un équilibre fragile entre mémoire, démocratie, fractures économiques et passions politiques.

A Séville, le temps semble s’écouler autrement. Il s’étire sous le soleil, porté par une chaleur persistante qui enveloppe les rues et ralentit les pas. La ville montre que les civilisations ne disparaissent jamais complètement. Elles se déposent en couches successives dans les pierres, les jardins, les langues et les habitudes.

Séville est une ville de rencontres. Entre l’Europe et l’Afrique. Entre héritage chrétien, musulman et juif. Entre tradition et modernité. Elle témoigne de la manière dont les sociétés européennes se sont construites par des influences multiples, des échanges et des confrontations.

Quelques jours plus tard, Madrid offrait un tout autre visage. Plus institutionnelle, plus politique aussi. Une capitale où l’histoire nationale dialogue en permanence avec le présent. Il est difficile de traverser la Puerta del Sol sans éprouver une forme d’émotion lorsque l’on s’intéresse à la vie politique espagnole. Pour beaucoup de visiteurs, cette place est un passage obligé. Pour moi, elle représentait davantage. J’avais le sentiment de marcher sur un lieu où s’était exprimée une aspiration démocratique qui a marqué toute une génération.

C’est ici que le mouvement du 15-M, celui des Indignados, a installé son campement à partir du 15 mai 2011 et posé une question qui dépassait largement les frontières espagnoles : que devient une démocratie lorsque ses citoyens ne se reconnaissent plus dans ceux qui les représentent ?

Ce mouvement était aussi l’expression d’une génération frappée par les conséquences de la crise financière de 2008, confrontée au chômage de masse, à la précarisation et au sentiment que les institutions traditionnelles ne répondaient plus à ses attentes.

En observant cette place, je pensais à Pablo Iglesias, cofondateur de Podemos. Quelques années auparavant, j’avais lu Les Leçons politiques de Game of Thrones, ouvrage collectif qu’il a dirigé et dans lequel universitaires, intellectuels et militants proches du parti mobilisent une œuvre populaire pour réfléchir aux rapports de pouvoir, aux élites et aux mécanismes de domination.

Je pensais également à Iñigo Errejon et à son livre d’entretiens avec la philosophe Chantal Mouffe, Construire un peuple. Au-delà de leurs trajectoires personnelles et des divergences stratégiques qui ont ensuite traversé Podemos, ces deux intellectuels ont tenté de répondre à une même question : comment reconstruire une majorité politique dans des sociétés fragmentées, où les appartenances traditionnelles s’effritent et où la défiance envers les institutions progresse ?

Leurs réponses continuent d’alimenter les débats. Une partie des commentateurs y voit une tentative de renouvellement démocratique. D’autres estiment que ces stratégies ont contribué à renforcer la polarisation. Leur réflexion demeure révélatrice d’une époque où les démocraties cherchent de nouveaux langages pour renouer avec les citoyens.

Face à la Puerta del Sol, ces lectures prenaient soudain une dimension concrète. Les livres cessaient d’être de simples objets de bibliothèque pour retrouver leur point d’ancrage dans le réel. Les débats théoriques rejoignaient les pavés de cette place devenue un symbole de la démocratie contestataire européenne.

J’y suis resté une heure, presque silencieux, avec le sentiment rare qu’un lieu pouvait faire dialoguer l’histoire, les idées et les souvenirs de lecture. Cette impression m’a accompagné tout au long du voyage, nourrie par les ouvrages qui remplissaient mes journées.

Dans un café installé sur la Plaza Mayor, j’ai terminé The Trading Game de Gary Stevenson. Ancien trader de Citibank devenu critique des inégalités contemporaines, l’auteur livre un récit de l’intérieur sur le fonctionnement des marchés financiers et sur les conséquences sociales d’une concentration excessive des richesses.

Son récit déplace le regard : la crise démocratique tient aussi à des déséquilibres économiques profonds, au sentiment d’un déclassement et à la difficulté croissante, pour une partie des citoyens, à croire encore aux promesses du progrès.

A Madrid, cette lecture prenait un relief particulier. Les revendications des Indignados portaient la même inquiétude : celle d’une génération qui voyait se creuser l’écart entre les discours économiques dominants et son expérience quotidienne.

J’ai ensuite lu Faux rebelles : Les dérives du politiquement incorrect, de Philippe Bernier Arcand. L’essai interroge une autre caractéristique de notre époque : le déplacement de la figure du rebelle. Des courants conservateurs, parfois réactionnaires, reprennent les codes et le langage de la contestation pour se présenter en dissidents face à une hégémonie progressiste supposée. L’ouvrage invite à distinguer la critique sincère des institutions de la posture contestataire adoptée par ceux qui occupent déjà des positions dominantes.

Cette réflexion faisait écho à la Puerta del Sol. Cette place montre que les mouvements citoyens naissent souvent d’une exigence démocratique avant d’être confrontés aux compromis, aux contradictions et aux contraintes de l’exercice du pouvoir.

Pendant cette semaine madrilène, je suis resté en contact avec ma complice, A., qui avait quitté Washington pour rejoindre Montréal dans le cadre d’une mission professionnelle. Nos échanges traversaient l’Atlantique. Ils portaient autant sur nos découvertes respectives que sur l’actualité internationale, sur ses journées ponctuées de réunions et de panels, et sur les questions politiques qui nourrissent depuis longtemps nos discussions.

Il y avait quelque chose de singulier à réfléchir aux équilibres du monde depuis Madrid, tandis qu’elle observait depuis le Canada l’autre versant de cet espace nord-américain qu’elle venait de quitter quelques jours plus tôt.

Pourtant, le moment le plus personnel de ce voyage m’attendait ailleurs. Depuis plus de vingt ans, je suis supporter du Real Madrid. Cette fidélité est née au Sénégal, pendant mon adolescence. J’ai grandi avec les soirées européennes du club, les roulettes de Zinédine Zidane, les buts de Raúl, les arrêts de Iker Casillas, avant les générations de Cristiano Ronaldo, Luka Modrić, Karim Benzema ou Jude Bellingham.

Le Real Madrid a accompagné discrètement les différentes étapes de ma vie.

Entrer dans le Bernabéu, c’était retrouver une part de mon adolescence sénégalaise. En parcourant les tribunes, le tunnel des joueurs, les vestiaires et le musée, je voyais ressurgir plus de vingt années de souvenirs, ceux d’un jeune garçon qui, depuis Thiès, suivait les exploits du Real Madrid avec fascination et rêvait déjà d’un ailleurs.

Les finales de Ligue des Champions, les remontées improbables, les défaites aussi, qui rendent les victoires encore plus précieuses.

Je ne m’attendais pourtant pas à être autant ému. Cette émotion venait du temps écoulé autant que du prestige du stade. Elle venait de l’adolescent que j’avais été, découvrant le Real Madrid devant un écran de télévision au Sénégal, sans imaginer qu’il marcherait un jour dans ce stade mythique. Certains lieux montrent que nos passions ne sont jamais tout à fait accessoires. Elles participent de notre histoire intime.

En refermant cette parenthèse espagnole, je garde une conviction : les villes nous parlent autant par leur histoire que par leur présent, et voyager consiste d’abord à leur prêter attention.

Séville raconte la permanence des civilisations. Madrid montre que les idées politiques naissent aussi dans les rues et sur les places publiques. Le Bernabéu témoigne de la fidélité que l’on peut entretenir avec une passion pendant plus de vingt ans.

Quant aux livres, ils donnent aux voyages une profondeur qu’aucune carte postale ne saurait restituer. Car la géographie n’est jamais seulement une affaire de territoires. Elle est aussi celle des émotions, des convictions et des souvenirs qui continuent de nous accompagner longtemps après le retour.

Par Birane DIOP