Cette semaine, je me nourris de Pierre Bachelet dans les transports parisiens et pendant mes séances de sport. Je reviens sans cesse à Les Corons. Je connais cette chanson depuis longtemps. Pourtant, ces derniers jours, elle me bouleverse autrement. Les yeux parfois embués, la gorge serrée, je l’écoute comme si elle avait trouvé en moi un endroit que je n’avais jamais vraiment nommé. Bachelet chante les mineurs du Nord. Il chante les hommes qui descendaient sous terre, les familles qui vivaient autour de leur travail, les paysages façonnés par l’industrie. Il chante surtout un moment où une activité économique cesse d’être seulement une activité économique pour devenir une mémoire.

C’est peut-être pour cela que Les Corons me ramène à Thiès. Je suis né et j’ai grandi à Thiès. Mes parents travaillaient à la Société sénégalaise des phosphates de Thiès, la Sspt. Quand on est enfant, on ne sait pas encore ce qu’est une industrie. On sait qu’il y a des hommes qui portent des vêtements de travail, des voitures qui passent à certaines heures. On sait que le travail fait vivre une maison. On ne connaît pas encore les cours mondiaux des phosphates.

A Thiès, les phosphates avaient leur propre géographie. Il y avait Lam-Lam, à une douzaine de kilomètres de la ville. Il y avait Allou Kagne. Des noms qui, pour beaucoup, ne disent peut-être rien. Pour moi, ils appartiennent à une géographie intime. Ils étaient davantage que des lieux d’exploitation minière. Ils formaient un monde. Des hommes y travaillaient. Des familles en dépendaient. Des savoir-faire s’y transmettaient. Des enfants grandissaient avec l’idée que le travail de leurs parents appartenait à l’ordre naturel des choses.

Puis les choses ont commencé à changer. Les industries ont décliné. Certaines activités ont disparu. Les emplois se sont raréfiés. Avec eux, quelque chose d’autre s’est effacé : une certaine idée du travail, de la stabilité, de la transmission, de la place que chacun pouvait encore occuper dans un monde qui semblait tenir debout.

Nous parlons de désindustrialisation avec les mots froids de l’économie : emplois détruits, production en baisse, restructurations, fermeture de sites. Ces mots décrivent une réalité. Ils disent moins bien ce qu’elle fait aux existences, aux familles, aux territoires. Ils disent mal ce que signifie, pour ceux qui restent, voir disparaître peu à peu le monde dans lequel ils avaient appris à vivre. Une usine qui ferme retire parfois à un territoire le sentiment qu’il existe encore une place pour lui dans l’histoire économique du pays. Derrière les statistiques, il y a des familles. Derrière les fermetures, des trajectoires interrompues. Derrière les emplois disparus, des enfants qui doivent imaginer leur avenir dans un monde où le métier de leurs parents ne constitue plus nécessairement une promesse. Il ne s’agissait évidemment pas d’un âge d’or. Le travail industriel était aussi dur, contraignant, parfois dangereux. Il produisait ses hiérarchies et ses dépendances. Mais il offrait à beaucoup de familles une chose devenue plus incertaine : une place identifiable dans une histoire collective.

La Sspt appartenait à ce monde. Elle ne produisait pas seulement du phosphate. Elle produisait aussi des trajectoires. Des ouvriers, des agents de maîtrise y faisaient vivre leur famille. Des techniciens y apprenaient un métier. Des ingénieurs y commençaient leur carrière. Parmi eux, un jeune ingénieur géologue nommé Macky Sall. Une trajectoire individuelle venait ainsi se superposer à celle d’un territoire. Le jeune ingénieur appartenait à une époque où la géologie, l’industrie et l’exploitation des ressources naturelles pouvaient encore représenter un horizon professionnel. Elles portaient aussi une certaine idée du développement national. Le sous-sol n’était pas seulement une réserve de richesses. Il était une promesse.

Cette époque s’est éloignée. Lorsque je lis Nicolas Mathieu, notamment Leurs enfants après eux, je retrouve quelque chose de cette sensation. Dans son roman, la désindustrialisation n’est pas un simple décor. Elle travaille les existences. Elle entre dans les familles, dans les conversations. Les enfants grandissent dans les paysages laissés par un monde industriel qui avait fait vivre leurs parents. Ils héritent d’une histoire dont ils ne savent pas toujours quoi faire. Le titre du roman dit presque tout : Leurs enfants après eux. Que deviennent les enfants lorsque le monde de leurs parents disparaît ?

Cette question pourrait être posée à ceux qui pensent et façonnent aujourd’hui les politiques publiques sénégalaises. Que reste-t-il lorsque les usines cessent d’être au cœur de la vie économique ? Que devient un bassin de vie lorsque les métiers qui structuraient les familles ne se transmettent plus ? Que deviennent les rêves d’une génération lorsque les promesses économiques qui les avaient nourris ne trouvent plus leur chemin vers celle qui vient après ?

A l’heure où j’écris ces lignes, Les Corons résonne encore dans mes écouteurs, quelque part entre deux stations du métro parisien. A chaque fois, la chanson me ramène à Thiès, à Lam-Lam, à Allou Kagne, à mes parents et à cette ville dont l’histoire s’est longtemps confondue avec celle des phosphates. Bachelet chantait les mineurs du Nord. Moi, j’entends les hommes et les femmes du Sénégal, ceux qui ont bâti leur vie autour des usines, des mines, des ateliers et des chemins de fer. Je pense à ce que le travail leur donnait : un salaire, une dignité, une place dans la société et l’espoir que leurs enfants iraient plus loin qu’eux.

Par Birane DIOP