Les fissures du camp présidentiel se précisent : à ma droite, le clan du «khountou», et à ma gauche, celui du «khoulô». C’est à l’occasion de la clôture des travaux de la Coalition Diomaye Président, le samedi 7 mars 2026 au King Fahd, que le chef de l’Etat fait la leçon à la cantonade, pince-sans-rire : «Pour se chamailler, il faut être deux ; sinon, on grommelle tout seul…» Il rappelle au passage, à l’intention des idolâtres pastéfiens à la mémoire courte, comment sa candidature est possible en 2023, alors que Pastef est dissous. Non seulement les membres de sa coalition mettent à sa disposition le récépissé d’un parti qui porte son dossier administratif, mais encore, ils mettent la main à la poche pour sa campagne. En un mot comme en cent, la traîtrise n’est pas là où l’on pense. Le ministre Abdourahmane Diouf, son nouveau chouchou, d’enfoncer le clou : «Nous sommes des cabines téléphoniques qui vont essaimer dans tout le Sénégal ; et si chaque cabine téléphonique gagne chez elle, nous remporterons les élections.» Il se permet même d’annoncer avant l’impétrant, la candidature de Bassirou Diomaye Faye à la Présidentielle de 2029…

En un mot comme en cent, le président de la République vient de lancer, sous la houlette de Mimi Touré, son appareil pour prendre d’assaut, l’an prochain, les collectivités locales et, éventuellement, une nouvelle Assemblée nationale si l’actuelle majorité parlementaire manifeste une incompatibilité d’humeur avec l’Exécutif. Le message que Abdourahmane Diouf lance aux députés de la «majorité diomayenne» sonne comme un ultimatum : en cas de cassure irréversible dans l’Exécutif, ils ont plutôt intérêt à soutenir le camp présidentiel, s’ils tiennent à garder leurs avantages pendant encore quatre petites années, et même au-delà ; rien n’empêcherait le président de la République de dissoudre le Parlement en cas de foucades de la majorité, en soutien à Ousmane Sonko. Et donc, adieu les tout-terrains, passeports diplomatiques, immunités, laissez-passer et autres généreuses indemnités.

En effet, ça mérite sérieuse réflexion.

L’indispensable «meilleur Premier ministre de tous les temps», à qui les flèches sont destinées, pour toute réponse, pose dans des champs depuis lesquels il lance un appel à un retour au travail de la terre. Vous comprendrez donc que le raout du King Fahd est un non-événement pour le manitou de Pastef. Il en rajoute une couche le lundi 9 mars 2026, via un hommage appuyé aux quatre femmes qui siègent en Conseil des ministres dont il est certain de l’absolue loyauté : à l’en croire, elles seraient les seules autour de la table «qui ne trahiront jamais».

Quand on sait que le Président Bassirou Diomaye Faye, -surtout lui ?- est assis à cette même table…

Et donc, pour l’heure, c’est le statu quo : le chef de l’Etat attend que le chef du gouvernement rende le tablier, pendant que celui-ci attend que celui-là le vire. Ben, tant que ça continue de percevoir ses indemnités, être logés, nourris et blanchis aux frais de la République, pourquoi se précipiter ?

Bien sûr, il n’en faut pas plus pour que l’émotion gagne l’opinion : comment ce duo si parfait, «Diomaye môy Sonko», snif, en est-il arrivé là ?

Ben, il faut ignorer l’histoire de notre pays, pour s’en étonner…

Rappelez-vous, en 1945, l’altier Maître Lamine Guèye qui tord la main à Senghor pour le faire entrer en politique sur la liste de la Section française de l’Internationale ouvrière, Sfio : c’est un sujet, pas un citoyen, français, le p’tit Sérère qui a le mauvais goût d’être agrégé de grammaire… Quelques années après, c’est le p’tit Sérère et son colistier, le citoyen français Abbas Guèye, qui envoient la Sfio au tapis, mais l’homme-lige de Senghor, c’est depuis le début, Mamadou Dia, un directeur d’école qu’il convainc d’entrer en politique, après que celui-ci lui demande comment un agrégé de grammaire, au lieu d’enseigner, se met dans des activités aussi viles.

Leur tandem fait des merveilles, jusqu’à mener le Sénégal à l’indépendance. Dès 1957, Senghor désigne Dia pour s’occuper de l’Exécutif, comme vice-président du Conseil de gouvernement Lami, puis comme président du Conseil de gouvernement, un an plus tard. A l’indépendance, c’est la place de Senghor que Modibo Keïta ne piffe pas, dans l’architecture institutionnelle de la Fédération du Mali, qui est à l’origine du clash entre le Soudan français et le Sénégal : pour Mamadou Dia, ce sera avec Senghor comme président ou rien…

Les deux nations constatent l’incompatibilité d’humeur et se séparent en septembre 1960.

Lorsque la République du Sénégal voit le jour, Senghor est président de la République, Dia président du Conseil de gouvernement. Le premier se tourne les pouces, le second gouverne… Ça fait déjà pas mal de temps qu’ils ne regardent plus dans la même direction.

Depuis le référendum pour la Communauté française de 1958, proposée par le Général De Gaulle, pour lequel Senghor veut voter «oui» alors que Dia pense voter «non». Ils auront une discussion de plusieurs heures en Normandie, chez Senghor, avant de trouver un compromis : ils votent certes «oui», mais doivent aller à l’indépendance dans les cinq ans qui viennent…

Quand survient l’indépendance, précipitée par la fronde de Sékou Touré qui a un effet domino, Senghor tient à garder des liens privilégiés avec les Français, alors que Dia se laisse séduire par la découverte d’horizons nouveaux, surtout vers les pays progressistes de l’Est.

En temps de guerre froide, dans un pays francophone sous-développé, c’est quasiment le crime passible de la peine de mort.

On dit Mamadou Dia notamment fasciné par l’expérience autogestionnaire du Maréchal Josip Broz Tito, le Yougoslave, un des fondateurs des non-alignés qui tiennent tête à l’Amérique et l’Urss à la fois. Excusez du peu. Economiste, il tient absolument à mettre fin à «l’économie de traite», comprenez le système mis en place par le colonisateur pour contrôler l’essentiel des richesses des colonisés.

Les Français, ils sont bien gentils tant que vous ne touchez pas à leurs intérêts. Senghor le sait mieux que quiconque et, surtout, connaît, comme il le dit en privé, «la capacité de nuisance de nos amis français».

En décembre 1962, survient le point de non-retour entre le Sérère et son cousin à plaisanteries, le Toucouleur. La fin d’un long compagnonnage forgé dans les dix-sept impitoyables luttes politiques durant lesquelles chacun défend et protège l’autre comme son frère utérin.

Senghor fera cavalier seul à la tête du pouvoir dix-sept années durant. Son Premier ministre, Abdou Diouf, -choisi en 1970, il n’a pas un cil plus frisé que l’autre-, se fait tout petit du haut de ses deux mètres, histoire de ne pas faire de l’ombre au patron. Il obéit surtout au doigt et à l’œil de l’homme fort de l’époque, le ministre de l’Intérieur Jean Collin, qui sort de la même école que lui, l’Enfom, où l’on enseigne à mater du Nègre.

Dès le milieu des années 70, Senghor pense à sa succession.

Même s’il est de la famille, le toubab Jean Collin, c’est exclu, pour délit de faciès. Il y a le fringant ministre des Finances, Babacar Bâ, baron du bassin arachidier, qui lui tape dans l’œil, dont la forte personnalité écrase même celle du Premier ministre. Problème, il n’est pas très docile, et Jean Collin trouve Abdou Diouf bien plus malléable : il jette son dévolu sur lui. Ils manœuvrent tant et si bien que Babacar Bâ sort du premier cercle senghorien et perd, ô comble de malheur, son fief, pardon, son département des Finances, qui met pendant sept années le pays à ses pieds.

Le tir groupé de Diouf, Collin et… Wade, l’opposant conciliant qui rêve tout éveillé du département des Finances, aura raison de sa carrière.

Et le 1er janvier 1981, Abdou Diouf prête serment après la démission, le 31 décembre 1980, la veille, du Président Senghor. La première mesure que le régime de Diouf prendra ? Désenghoriser à outrance. Une Cour de répression de l’enrichissement illicite voit le jour trois mois après son arrivée au Palais de Roume : les pontes de l’ancien régime auraient pillé le pays, à l’en croire.

On en oublie presque que Diouf sera Premier ministre sans discontinuer de 1970 à 1980 : où a-t-il donc la tête tout ce temps ?

Le partage du butin tournera au vinaigre avec Wade qui se radicalise pendant que Jean Collin devient l’homme fort du pays. Selon Diouf, dans ses Mémoires, tout va bien jusqu’au jour où Marianne Collin a le mauvais goût d’outrager Elisabeth Diouf, en public, lors d’une kermesse à Ziguinchor. C’est connu, un honnête homme a toujours peur de sa femme.

Pourquoi souriez-vous ?

Abdou Diouf vire proprement Jean Collin en avril 1990, à l’occasion d’un réaménagement du gouvernement. Maigre consolation, la lettre de remerciement est même à la «Une» du Soleil. Un an après, c’est Wade et le Pds qui font, comme par hasard, leur entrée dans le gouvernement dirigé par Habib Thiam.

Est-ce en récompense à la campagne de dénigrement à l’encontre de Jean Collin, démarrée en 1989, accusé de tous les péchés d’Israël dans les colonnes de «Sopi», l’arme fatale de Wade ? Toujours est-il que les pourparlers démarrent à cette époque clandestinement, pour que le Pds entre au gouvernement.

Ça prendra pratiquement deux ans.

Lorsque survient l’alternance le 19 mars 2000, ce que l’on retient surtout, c’est le tableau touchant du père et son fils d’emprunt en bras de chemises et bretelles qui sillonnent le pays. Rien ne résiste à Gôrgui et Ngôrsi, surtout pas les vagues de transhumants qui quittent précipitamment le Ps moribond pour gonfler les rangs du nouveau maître du territoire.

Même s’il doit aussi son élection à son alliance avec Moustapha Niasse dont il fera son Premier ministre, qu’il vire sans ménagement l’année suivante, Gôrgui le dit à qui veut l’entendre, Idrissa Seck est son fils. Il lit dans ses pensées et réalise ses vœux avant même qu’il ne le lui dise. Il en fait son tout-puissant directeur de Cabinet. Comme on dit chez nous, «alal’ou golo, tcha lèkh ba». Il lui est aussi indispensable que son oxygène, s’extasie-t-on.

Lorsqu’il le propulse en novembre 2002 à la Primature, les militants du Pds jubilent : enfin, le couronnement du militantisme et de la loyauté… Grave erreur : dans les couloirs du Palais, véritable siège du pouvoir, on manigance pour que l’insupportable Idrissa Seck s’éloigne du «Vieux». Il bouche des horizons, jusque dans la famille Wade.

Il ne faudra pas beaucoup de temps après ça pour que l’artillerie lourde le pilonne depuis le Palais. Idrissa Seck est arrogant et il comploterait contre le Président pour lui prendre le Pds et lui succéder dès 2007 : aux premiers rangs, le fou du roi, le missi dominici, l’élément hors du commun Farba Senghor, qui reprend des couleurs… Plus discret mais non moins actif, le ministre de l’Intérieur, Macky Sall, un obligé de Karim Wade.

Quand il faut immoler le maire de Thiès, c’est lui, Premier ministre en remplacement de Idrissa Seck, qui sonne la charge : des malversations, dit-il, dans les chantiers de Thiès.

On connaît la suite.

Macky Sall devient le fils préféré qui, selon le Président-père, transforme sa vision en réalité… Premier ministre, directeur de campagne à la Présidentielle de 2007, tête de liste aux Législatives de la même année, son ascension serait irrésistible si autour de Karim Wade, la «Génération du Concret» ne commence pas à lui trouver des airs suffisants, surtout qu’il s’affranchit de la tutelle de Karim Wade.

Il est finalement muté au Perchoir, à l’Assemblée nationale. Ç’aurait pu être pire ?

Quand le clash survient entre lui et Wade, on assiste à un spectacle complètement surréaliste : l’ancien collaborateur devient l’opposant intraitable qui dort même à la belle étoile, Place de l’Obélisque, pour empêcher le troisième mandat de son ancien mentor.

Arrive la seconde alternance en 2012 : Macky Sall envoie Wade à la retraite, nomme Abdoul Mbaye Premier ministre et fait tout un programme de la traque des biens mal acquis via Mimi Touré, ministre de la Justice. La brave dame y met tant de zèle que… Karim Wade se retrouve en prison avec des accusations de détournements grands comme ça ! Quant à ce mollasson de Abdoul Mbaye, il est vite viré : il se prend pour qui, avec ses airs supérieurs ?

Le compagnonnage de Mimi Touré et Macky Sall est une vraie romance. Il l’installe à peine Première ministre qu’il se voit obligé de la virer à la suite de son échec électoral. Il la ramène dans son giron quelques années plus tard, pour l’intégrer dans son directoire de campagne à la Présidentielle de 2019… En récompense, elle atterrit au Conseil économique, social et environnemental. Jusqu’au jour où il faut débaucher le principal opposant Idrissa Seck. Elle est virée sans ménagement, une fois de plus.

Mais elle a le cœur bien accroché.

Quand on lui propose de conduire la liste des Législatives, elle ne se fait pas prier : apparemment, c’est le Perchoir qu’elle lorgne. Elle ne gagne pas, mais ne perd pas non plus. Arrivée en tête avec sa liste, elle n’a pas la majorité absolue. Il faut donc marchander avec le Pds pour gouverner pépère. C’est encore elle qui écope…

C’est depuis cette date qu’elle tient à pendre Macky Sall haut et court.

Tout ceci pour expliquer que Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’inventent rien. Il arrivera, sans doute, le jour où l’un devra immoler l’autre pour prendre ses aises au sommet de l’Etat.

Les paris sont ouverts : ce sera Khountou ou khoulô.

Par Ibou FALL