Acteur incontournable de la société civile éducative, Silèye Gorbal Sy, président de la Coalition nationale éducation pour tous du Sénégal (Cnept) -également coordinateur de la Coalition africaine pour l’alphabétisation et Secrétaire général d’Afriklead-, dresse le bilan de l’année scolaire 2025-2026. Du protocole d’accord signé entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants aux innovations pédagogiques menées avec l’Intelligence artificielle à Mont-Rolland ou le partenariat canadien «Cadre 21», il revient sur les grands enjeux du système éducatif. Entretien sur les chantiers prioritaires, la mobilisation de la diaspora et les perspectives d’un secteur en pleine mutation.
Propos recueillis par B. SAKHO – Monsieur le président, vous êtes à la tête de la Cnept, mais vous pilotez également la Coalition africaine pour l’alphabétisation et le Secrétariat général d’Afriklead, tout en siégeant au Ccong de l’Unesco. Quel regard global portez-vous sur l’année sociale et éducative 2025-2026 qui s’achève ?
L’année scolaire 2025-2026 a été une période charnière. Sur le plan global, nous avons enregistré des avancées notables en matière d’accès à l’éducation et de politiques visant à réduire les inégalités. La mobilisation collective, à travers la Cnept et nos partenaires, a renforcé la présence éducative dans toutes les régions. Cependant, des défis persistants demeurent : l’amélioration de la qualité de l’enseignement, la formation des enseignants et l’équité pour les enfants des zones rurales ou marginalisées.
Cette année a aussi été marquée par des tensions sociales, notamment les grèves du G7. En tant que membre fondateur du Dialogue social du secteur de l’éducation, la Cnept a participé activement aux négociations. Celles-ci ont abouti à la signature du protocole d’accord à la Primature en avril 2026. Un comité de suivi a été mis en place, au sein duquel nous siégeons pour veiller à la stabilité du secteur.
Quel bilan tirez-vous du déroulement des examens du Cfee, du Bfem et du baccalauréat 2026 sur l’ensemble du territoire national ?
Le bilan est globalement très positif. Comme par le passé, la Cnept s’est fortement investie aux côtés des autorités éducatives, et je remercie le ministre de l’Enseignement supérieur, le ministre de l’Education nationale, ainsi que les directions des examens et l’inspection d’Académie de Dakar pour leur collaboration.
La mobilisation de nos équipes sur le terrain a assuré une supervision rigoureuse, prévenant les fraudes et garantissant la crédibilité des épreuves. Les conditions matérielles et logistiques se sont nettement améliorées, offrant un environnement serein aux candidats. Il reste néanmoins des marges de progression, notamment dans la gestion des ressources et la prévention des irrégularités, afin que chaque examen soit un modèle de justice et de transparence.
Vous avez récemment honoré plusieurs membres de la Cnept. Quel est le sens de cette cérémonie de distinction ?
Les résultats de la Cnept reposent sur un travail collégial mené par une équipe nationale et des points focaux régionaux diversifiés : enseignants, syndicalistes, parents d’élèves, élèves, étudiants, journalistes, directeurs d’école, inspecteurs et opérateurs en alphabétisation.
J’ai tenu à les distinguer pour célébrer leur engagement sans faille. Cette cérémonie revêt une signification profonde : elle valorise le dévouement de ces acteurs qui œuvrent souvent dans l’ombre. Leur sens du service public est un pilier essentiel pour bâtir un système équitable et performant. Célébrer leur contribution permet de leur rendre hommage, d’encourager leur action et d’inspirer l’ensemble de la communauté éducative.
La Cnept a joué un rôle de facilitateur dans la signature du protocole d’accord d’avril 2026 entre le gouvernement et les syndicats. Quels en sont les leviers clés et comment veillerez-vous au respect des engagements ?
Cet accord repose sur des axes fondamentaux : l’amélioration des conditions de travail et de la rémunération des enseignants, la transparence dans la gestion des carrières et la consolidation d’un dialogue social constructif. La Cnept a facilité ces échanges pour aboutir à des solutions équilibrées.
Pour garantir le respect scrupuleux des engagements, le comité de suivi réunit toutes les parties : gouvernement, syndicats d’enseignants et société civile éducative. Il met en œuvre des évaluations périodiques et des mécanismes de suivi rigoureux. La première réunion s’est tenue sous la présidence du ministre de la Fonction publique, du travail et du renouveau du service public. Transparence et responsabilité seront nos principes directeurs pour consolider une paix sociale durable.
Vous menez un projet-pilote de formation des enseignants avec la commune de Mont-Rolland. En quoi consiste cette initiative et comment la modéliser au niveau national ?
L’éducation étant une compétence transférée aux collectivités territoriales, la Cnept collabore étroitement avec les communes et départements. C’est dans ce cadre que nous proposons des formations en intelligence artificielle aux acteurs locaux. Le maire de Mont-Rolland, M. Yves Lamine Ciss, partenaire traditionnel de la Cnept, a très tôt adhéré à cette vision.
Ce partenariat vise à décentraliser la formation continue des enseignants et à l’adapter aux réalités du terrain. Nous y expérimentons des modules axés sur le numérique, le suivi personnalisé et le partage de bonnes pratiques. En cas de succès consolidé, ce modèle pourrait être généralisé à l’échelle nationale via un réseau de centres de formation locaux mieux intégrés aux besoins des communautés.
En tant que coordinateur de la Coalition africaine pour l’alphabétisation, quels sont vos chantiers prioritaires à l’échelle du continent ?
La Cnept agit comme un pont entre le Sénégal et les dynamiques continentales d’intégration par les peuples. Nous avons par exemple coorganisé des rencontres majeures au Mali et au Burkina Faso, présidées par leurs ministres en charge de l’Alphabétisation, avec une forte représentation sénégalaise.
Nos priorités continentales reposent sur l’éducation de base inclusive, la vulgarisation de méthodes d’alphabétisation adaptées, la formation des formateurs et l’usage des nouvelles technologies. L’alphabétisation ne doit plus être un sous-secteur négligé, mais un véritable levier d’autonomisation, de développement et d’intégration africaine.
En tant que Secrétaire général d’Afriklead, comment articulez-vous le droit à l’éducation avec la défense des droits humains ?
Le droit à l’éducation est un droit transversal. Dans un contexte ouest-africain marqué par des crises multiples, garantir l’accès à l’école est indispensable pour la résilience sociale et la protection des populations, particulièrement des femmes et des enfants.
La Cnept a récemment accueilli à Dakar l’Assemblée générale d’Afriklead (Commission panafricaine des leaders pour les droits de l’homme, de la femme et de l’enfant), marquée par la participation de figures majeures du droit comme les professeurs Babacar Guèye et Amsatou Sow Sidibé. Nous y défendons une approche globale où l’éducation constitue le premier rempart contre les violences, l’exploitation et l’exclusion.
Quelles grandes orientations internationales se dégagent de vos travaux au sein de la Ccong de l’Unesco ?
Nos participations régulières aux travaux de l’Unesco à Paris (notamment lors de la Journée internationale de l’alphabétisation ou de la Semaine de l’apprentissage numérique) mettent en avant plusieurs priorités : l’intégration du numérique éducatif, l’égalité des chances, l’éducation des filles et le renforcement de la solidarité internationale. Pour le Sénégal, l’enjeu est d’aligner nos stratégies nationales sur ces standards internationaux, d’attirer des financements innovants et de bâtir des partenariats stratégiques durables.
Que concrétise votre partenariat avec l’organisme canadien «Cadre 21» pour les enseignants sénégalais ?
L’enseignant étant le principal intrant de qualité du système, sa formation continue est primordiale. C’est pourquoi la Cnept s’est associée à «Cadre 21», une structure canadienne reconnue en ingénierie pédagogique et formation numérique.
Ce partenariat apporte aux enseignants sénégalais une expertise de pointe : intégration des outils numériques, pédagogie différenciée et méthodes d’apprentissage interactives. Il accélère la transition numérique de nos écoles et prépare nos équipes pédagogiques aux défis de l’Education 4.0.
Vous préparez un panel de haut niveau à Paris destiné à la diaspora sénégalaise sur le financement de l’alphabétisation. Pourquoi cette cible ?
L’alphabétisation est trop souvent le «parent pauvre» du système éducatif. Or, la diaspora sénégalaise dispose d’un potentiel économique, intellectuel et philanthropique immense. Si nos compatriotes de l’étranger investissent beaucoup au pays, ils interviennent encore peu dans ce sous-secteur.
Ce panel vise à les sensibiliser et à canaliser leur soutien vers des projets éducatifs structurants. Nous attendons d’eux un engagement concret -par le financement, le mécénat ou la mise en réseau- pour faire de l’alphabétisation une cause nationale et solidaire.
Quel message lancez-vous aux autorités et aux partenaires internationaux pour les cinq prochaines années ?
Mon message est clair : l’éducation est la clé de notre avenir commun. Il est impératif de faire de l’investissement éducatif une priorité absolue en mobilisant toutes les ressources nécessaires. Nous devons garantir un accès équitable à une éducation inclusive de qualité pour tous nos enfants. La réussite de cette ambition dépend de notre engagement collectif, de notre transparence et de notre responsabilité partagée.
bsakho@lequotitidien.sn
