Elu en 2022 sous la bannière du mouvement citoyen Naforé, Amadou Ba, maire de la commune de Missirah (département de Tambacounda), a longtemps incarné une posture d’indépendance stricte vis-à-vis des formations politiques traditionnelles. Journaliste de formation, l’édile local rompt aujourd’hui sa neutralité pour s’engager aux côtés du pouvoir en intégrant le nouveau parti Kiiray. Dans cet entretien, il explique les raisons de ce tournant stratégique majeur, rassure sa base électorale et livre son analyse sur les grands enjeux politiques actuels du Sénégal.

M. le maire, vous avez bâti votre légitimité politique locale sur un élan purement citoyen, sans jamais avoir accepté de militer dans un parti traditionnel. Pourquoi vous engagez-vous en politique maintenant ?

Merci de me donner l’occasion de revenir sur cette décision importante. Vous avez raison de rappeler que j’ai été élu sous la bannière Naforé, un mouvement citoyen que nous avions créé avec des femmes, des jeunes et des hommes convaincus qu’une autre manière de faire de la politique était possible. C’est sous cette bannière indépendante que nous avons remporté les élections municipales de Missirah en 2022. Nous avions également dépassé l’ensemble des grands partis au niveau du département de Tambacounda, en nous classant juste derrière la coalition Bby portée par Sidiki Kaba.

A l’époque, nous avions fait le choix stratégique de ne rejoindre aucun parti politique existant. Nous avions même décliné les sollicitations de Macky Sall pour intégrer l’Alliance pour la République (Apr). Cette décision découlait de ma conception de l’engagement public et de ma formation de journaliste au Cesti. Le journalisme m’a appris à cultiver un esprit libre, à garder un regard critique et à ne jamais me laisser enfermer dans une discipline partisane qui m’empêcherait de défendre ce que je crois juste. Je ne me reconnaissais pas dans le fonctionnement des formations d’alors. C’est pourquoi j’ai préféré aller directement à la rencontre des populations avec notre propre projet. Les habitants de Missirah nous ont accordé leur confiance, et je leur en serai toujours reconnaissant.

Pourquoi avoir fait le choix, aujourd’hui, d’intégrer ou de soutenir officiellement Kiiray -Les patriotes republicains ?

Parce que la situation politique globale du Sénégal a profondément évolué. Mon choix est le résultat d’une réflexion mûrie et d’une analyse approfondie de l’intérêt supérieur de la Nation. Les tensions et blocages institutionnels que notre pays traverse montrent que nous sommes à un moment décisif de notre histoire démocratique. Dans un tel contexte, chaque acteur public doit prendre ses responsabilités.

J’ai la conviction que soutenir le Président Bassirou Diomaye Faye, ce n’est pas soutenir un homme pour lui-même ; c’est contribuer à préserver la stabilité de nos institutions républicaines et à éviter une crise politique majeure dont les premières victimes seraient les Sénégalais. Notre pays a besoin d’institutions fortifiées qui fonctionnent de manière harmonieuse. Lorsqu’il existe des blocages persistants entre les différents pouvoirs publics, c’est toute l’action de l’Etat qui se retrouve ralentie : réformes, investissements majeurs et projets de développement local.

En tant que républicain, je considère qu’il est de notre devoir de créer les conditions de la stabilité afin que le chef de l’Etat puisse mettre en œuvre le programme sur lequel il a été élu. Ensuite, il appartiendra au Peuple souverain de juger les résultats et de décider, le moment venu, de renouveler ou non sa confiance à l’horizon 2029. Ce qui a guidé ma décision, c’est une certitude : lorsque l’intérêt supérieur du Sénégal est en jeu, chacun doit assumer son rôle. Comme le dit l’adage : «Malheur à qui se tait quand Rome brûle.» Aujourd’hui, je refuse d’être un simple spectateur. J’ai choisi d’agir pour le pays.

Ce passage d’une posture non alignée à un engagement aux côtés du pouvoir en place ne risque-t-il pas de dérouter une partie de votre base électorale qui avait précisément voté pour votre indépendance ?

Non, je ne le pense pas. Les populations de Missirah ne m’ont pas élu simplement parce que j’avais une étiquette d’indépendant. Elles m’ont accordé leurs suffrages parce qu’elles me connaissent et savent que, depuis de nombreuses années, je suis quotidiennement présent à leurs côtés sur le terrain.

Bien avant d’être élu maire, j’étais déjà fortement engagé. J’ai organisé plusieurs audiences foraines pour permettre à des milliers de personnes d’obtenir un jugement supplétif et un extrait de naissance. A l’époque, le manque de papiers était l’une des plus grandes difficultés administratives de notre commune. Avant notre arrivée, à peine 30% des habitants disposaient d’un acte d’état civil. Aujourd’hui, nous avons inversé cette tendance et plus de 70% de la population sont désormais en possession de ses documents officiels. Et cet accompagnement se poursuit sans relâche.

J’aime d’ailleurs dire en plaisantant au président du Tribunal d’instance de Tam­bacounda ou au procureur de la République que je suis probablement le maire qui les sollicite le plus. Chaque fois que je me rends en ville, je passe au Tribunal pour suivre les dossiers de rectification ou régler des problèmes d’état civil de mes administrés. C’est devenu une priorité, parce que je considère que le rôle d’un édile est d’accompagner ses citoyens jusque dans leurs démarches institutionnelles.

Au-delà de l’état civil et avant même d’être à la mairie, j’ai toujours été présent dans les moments difficiles : à l’hôpital, lors des deuils, dans le soutien social ou dans les démarches administratives complexes. Il m’est arrivé de financer personnellement des puits ou d’apporter un soutien direct aux familles vulnérables. Les populations savent que mon engagement n’a jamais été motivé par une ambition personnelle, mais par le sens concret du service public. Cette confiance ne disparaît pas parce que je fais aujourd’hui un choix politique assumé. L’homme qu’elles ont élu est resté le même : je n’ai changé ni de valeurs, ni de méthode, ni d’exigence.

Et surtout, je n’ai pas pris cette décision de manière isolée. Avant de rejoindre Kiiray, j’ai largement consulté les bases. Nous avons organisé quatre grandes assemblées générales dans les quatre grandes zones de la commune. Le débat a été totalement ouvert et chacun a pu s’exprimer librement. A l’issue de ces consultations, les populations m’ont donné carte blanche en me disant : «Nous vous faisons confiance. Là où vous irez, nous savons que vous défendrez toujours l’intérêt supérieur de Missirah.» C’est pourquoi je leur dis que mon engagement auprès de Kiiray ne change rien à l’essentiel. Je resterai le même maire : accessible, libre dans ma parole et dévoué au développement local. Au bout du compte, je souhaite être jugé non sur une étiquette politique, mais sur mon bilan et sur les résultats que nous obtiendrons ensemble.

Qu’est-ce qui a fait la différence chez Kiiray par rapport à d’autres formations ? S’agit-il d’un choix idéologique, d’un choix stratégique ou d’une affinité de valeurs ?

Il ne s’agit pas d’un choix purement idéologique, car au Sénégal, les clivages idéologiques traditionnels ont largement perdu de leur substance. Il s’agit plutôt d’une convergence de vues et d’une conviction profonde : notre pays mérite tous les compromis nécessaires dès lors qu’ils permettent de le préserver d’une crise institutionnelle.

Qui plus est, Kiiray est un parti nouveau. Nous avons l’avantage d’en être des membres fondateurs, avec les mêmes droits et les mêmes obligations. C’est une aventure collective qui offre à chacun la possibilité de contribuer à la construction d’un projet politique sur des bases d’égalité. J’espère également que le Président Diomaye Faye tirera les leçons du passé. Les fragilités et le risque d’émiettement observés par le passé dans d’autres cadres -souvent dus à une forme de pensée unique, de manichéisme ou de messianisme- doivent servir d’enseignement. Si Kiiray veut s’inscrire dans la durée, il devra faire vivre le débat, accepter la contradiction et promouvoir une véritable démocratie interne.

Par ailleurs, je pense que l’ère du leader providentiel -à l’image du Président Abdoulaye Wade- appartient au passé. Nous nous dirigeons vers une vie politique davantage fondée sur les convergences, les coalitions et les compromis que sur le seul destin d’un homme. C’est pourquoi je ne partage pas la position de ceux qui veulent contraindre des responsables comme Déthié Fall, Boubacar Camara ou Moustapha Gui­rassy à choisir immédiatement un camp. Ces personnalités se sont retrouvées dans une dynamique qui les a conduites à exercer des responsabilités ensemble. S’ils avaient été des militants inconditionnels d’un parti unique, ils y auraient adhéré depuis longtemps. Il faut donc laisser ceux qui souhaitent servir l’Etat dans la loyauté continuer leur mission. D’ici à 2029, ils auront le temps de préciser leur avenir. Enfin, le Président Diomaye Faye a toujours prôné une ligne d’ouverture et de rassemblement, là où d’autres acteurs ont parfois privilégié un discours plus exclusif.

Pour ma part, je suis résolument engagé. J’irai dans les zones les plus reculées du Sénégal pour porter ce message et convaincre nos concitoyens que Kiiray représente une alternative crédible. Mon ambition est de contribuer à en faire une force politique majeure du pays, afin que la République se renforce dans la stabilité et le dialogue.

Si vous aviez un message direct à adresser aujourd’hui aux populations de Missirah et aux Sénégalais qui vous écoutent, quel serait-il ?

Ecoutez, si j’ai un message à adresser aux Sénégalais, il est très simple : rejoignez le Président Diomaye Faye. Donnez-lui une majorité confortable. Si vous pensez qu’il est l’homme de la situation, il faut lui donner les moyens d’agir. On ne peut pas exiger des résultats tout en privant un Président des instruments politiques qui lui permettent de gouverner.

Aujourd’hui, le Sénégal a besoin d’avancer. Les deux dernières années ont été marquées par des difficultés qui ont ralenti les résultats attendus, notamment en raison des dualités politiques subies. Il faut donc redresser la barre : relancer le secteur du Btp, soutenir nos Pme qui créent de la richesse et des emplois, redonner espoir à notre jeunesse et remettre l’économie globale en mouvement.

La logique démocratique est simple : donnons-lui les moyens de travailler. A la fin de son mandat, les Sénégalais feront le bilan. S’il a tenu ses promesses, ils lui renouvelleront leur confiance ; dans le cas contraire, ils choisiront une autre voie. C’est ainsi que fonctionne une démocratie mûre. Les Sénégalais attendent de nous des réponses concrètes sur le pouvoir d’achat, l’emploi des jeunes, la santé, l’éducation et le développement national. C’est pour cela que je fais confiance au Président Dio­maye.

Nous sommes à un moment décisif. Si chacun place l’intérêt du Sénégal au-dessus des ambitions personnelles, nous réussirons. Mais si nous continuons à nous diviser, nous prendrons le risque de fragiliser nos institutions. Si la classe politique échoue, les conséquences peuvent être lourdes. Pour moi, il n’y a pas d’alternative : soutenir la stabilité incarnée par le Président Diomaye, c’est sauver la République et préserver le Sénégal.