Dans une avancée décisive pour la manifestation de la vérité, la Justice sénégalaise a ouvert une information judiciaire pour «crime contre l’humanité» afin de faire la lumière sur la répression des manifestations politiques de ces dernières années. Alors que les premières inculpations sont tombées ce mardi 22 septembre, l’enquête s’attaque aux actes de torture en contournant le verrou de la loi d’amnistie.
Par Justin GOMIS – Après des mois d’enquêtes, de polémiques et de débats politico-juridiques sur la loi d’amnistie et d’interprétation, la Justice vient de franchir un cap historique. A la suite des investigations d’envergure bouclées par la Section de recherches (Sr) de la gendarmerie, une information judiciaire a été formellement ouverte pour «crime contre l’humanité par actes de torture ou traitements inhumains, cruels et dégradants».
Cette stratégie juridique s’avère centrale : en retenant la qualification de crime contre l’humanité et de crime de sang, le Ministère public vise des infractions dites imprescriptibles qui échappent strictement au champ d’application de la loi d’amnistie votée en mars 2024. L’objectif affiché par l’accusation est clair : remonter l’ensemble de la chaîne de commandement, identifier tous les responsables et répondre aux attentes de justice des familles des victimes de ces événements qui ont coûté la vie à plus de 80 personnes.
Premières inculpations et mandats de dépôt
L’instruction a pris une tournure très concrète ce mardi 22 septembre. Pour faire face à la gravité et à la complexité de l’affaire, le procureur de la République a opté pour une co-saisine exceptionnelle des 1er et 2e cabinets d’instruction. Le Doyen des juges, ayant spécialement écourté ses congés, a entamé les premières auditions aux côtés de son collègue du 2e Cabinet. Cette première journée d’interrogatoires fait suite à la plainte pour torture déposée par l’activiste Pape Abdoulaye Touré et cible quatre suspects interpellés par les gendarmes :
Djibril Guèye (agent du Centre des œuvres universitaires de Dakar – Coud), présenté devant le juge du 1er Cabinet, il a été inculpé pour association de malfaiteurs, crime contre l’humanité (sur la période du 1er février 2021 au 25 février 2024) et torture. Suivant le réquisitoire du Parquet, le magistrat l’a placé sous mandat de dépôt. Alors que Guindo Traoré (ex-vigile d’un ancien ministre) a été inculpé pour les mêmes chefs d’accusation, il a pour sa part été placé sous contrôle judiciaire et remis en liberté. Et Amadou Tidiane Cissé, dit «Kabakrou» (agent du Coud) et Djibril Diaw (ex-vigile) ont fait l’objet d’un retour de Parquet.
Ces premières comparutions ne représentent que la partie visible de l’iceberg. Le dossier des violences politiques de 2021 à 2024 est loin d’avoir livré tous ses secrets : de nouvelles arrestations sont pressenties dans les jours à venir, au fur et à mesure que l’instruction remontera les filières de responsabilité.
justin@lequotidien.sn
