Deuxième révélation africaine de la section «Un certain regard» après le centrafricain Congo Boy, Ben’Imana, premier long métrage de la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, est aussi le premier film 100% rwandais présenté dans ce festival mondial. Son thème : comment recoudre les cicatrices mémorielles d’un des plus sanglants génocides de l’Histoire récente.

«Je pardonne.» Ces mots, Vénéranda, survivante du génocide des Tutsis au Rwanda, les prononce devant le tribunal populaire local chargé de juger les suspects de la tuerie de masse dont les siens ont été victimes. Parmi ceux-ci, un voisin hutu qui, auparavant, n’en était pas moins le parrain d’un des enfants de sa maison… Nous sommes en 2012, 18 ans après l’horreur de 1994. De 7 à 800 000 morts en 100 jours, soit un des plus violents massacres collectifs, dans sa brève intensité, jamais perpétrés parmi les huit génocides reconnus sur Terre depuis 1904. Le tribunal en question s’appelle, en langue kinyarwanda, un «Gacaca», prononcer «gatchat­cha», et signifie «pré» : le recours à une tradition ancestrale de justice de proximité rendue sur l’herbe, a été rendu nécessaire devant la masse des suspects et dans l’espérance de «rétablir l’unité et l’intégrité de la Nation», selon le discours du Président rwandais Kagame lors de la même année 2012, excluant les alternatives de la vengeance ou de l’amnistie.

«Je pardonne», répète la bouche de Vénéranda. Comme clôt en très gros plan, son visage exprime tout autre chose. «Les mots sortent mais encore faut-il que la parole prenne vie et survive. Et c’est un long voyage…», observe Marie-Clémen­tine Dusabejambo, native de Kigali et âgée de 7 ans lors du génocide. Elle est la réalisatrice de Ben’imana, un premier long mijoté depuis ses débuts au feu du documentaire. Et aussi le tout premier film rwandais jamais projeté à Cannes et présenté dans la sélection «Un certain regard».

Vénéranda (incarnée par Clémentine U. Nyirinkindi) fréquente l’église du village. Engagée au nom de la «rwandité» et de l’espérance d’une réconciliation, elle organise, aux marges du Gacaca, des séances de discussions entre victimes et familles de bourreaux, presque exclusivement des femmes en fait. C’est au fil de ces quasi-thérapies de groupe aussi informelles qu’aléatoires, que se déroule le «voyage» qu’évoque l’auteure. Il alterne plans larges et apaisants du «pays aux milliers de collines», en contraste aux plans ultra serrés, introspectifs, quasi scientifiques, des traces laissées par les cicatrices mémorielles sur les visages de femmes qui toutes ont eu à voir avec les séquelles du génocide. «J’ai cherché dans le casting des visages capables de raconter une histoire avant même que le premier mot ne soit prononcé. Nous avons pu filmer ainsi l’impossibilité de se dire soi-même en laissant les regards et les corps prendre le relais. Des moments de grâce que je garde en mémoire», s’épanche la réalisatrice. Un saisissant moment de cinéma vérité s’il en est, digne de marquer les annales et de figurer au palmarès cannois.

A ce qui précède, s’intrique dans Ben’imana une structure narrative, disons conventionnelle, construite sur trois générations. Celle de la mère de Vénéranda, celle de l’héroïne et de tante Suzanne, et enfin celle de Tina, la fille de Vénéranda. La plus ancienne a perdu parole et la mémoire. Ne seront évoquées qu’incidemment les causes, coloniales notamment, et les prémices tragiques d’un génocide «programmé» -le mot est lâché au coin d’un dialogue- dans l’indifférence des nations dites développées. Tante Suzanne est incarnée par Isabelle Kabano, révélée en mère tutsi dans le film «Petit papier» en 2020. Ici, victime du Sida, elle ne pardonne rien et claque la porte au nez des efforts de sa sœur. Enfin Tina, lycéenne, tombe enceinte de ses amours adolescents avec un jeune Hutu. Un événement qui va déclencher, dans un douloureux accouchement préfigurant celui même de Tina, la libération de la parole de Vénéranda. Oui, Tina est le fruit d’un viol, commis par ce voisin sous la maison duquel les dépouilles de ses autres victimes viennent d’être mises au jour… Le pardon a un prix. Très lourd à porter.

Réparation et résilience sont au cœur de Ben’imana. Elles sont au-delà le fil conducteur de la trajectoire d’une cinéaste prometteuse. Celle qui se destinait à une carrière scientifique ou technique, a rencontré le cinéma par hasard en tombant sur les traces du tournage à Kigali du film Munyurangabo de l’Américain Lee Isaac Chung («Un certain regard», 2007). L’histoire d’un orphelin rwandais qui cherche justice pour la mort de ses parents après le génocide. Chung avait laissé derrière une partie de son matériel en offrande incitative à la jeunesse rwandaise. Marie-Clémentine sera, elle, incitée à répondre avec succès à un appel à projet de court métrage émanant du festival new-yorkais Tribeca. Son thème : la résilience à travers l’histoire d’une institutrice qui -déjà- appelle à la réconciliation autour d’un élève dont les parents ont participé au massacre. Près de 20 ans de maturation après, multiprimé de festival en festival, le chemin de Marie-Clémentine parvient à Cannes. Au pied des marches d’une consécration ? Entre temps, elle aura bénéficié des conseils du cinéaste éthiopien Haïlé Geri­ma : rien ne doit te détourner de ton idée. Leçon retenue, la preuve est faite.

Enfin, Ben’imana signifie «au nom de dieu», Imana étant le dieu unique et fondateur de la cosmogonie rwandaise. Quelle que soit leur ethnie, et il y en a plus de deux au pays des milliers de collines. Quel que soit l’avatar moderne choisi par les uns ou les autres. D’où le choix de ce titre. Ben’imana doit être montré à Kigali à l’issue du Festival de Cannes 2026. Le rêve de Marie-Clémentine ? Que ses compatriotes se reconnaissent et qu’ils se disent «Enfin !» Q’imana le veuille !

Jean-Pierre PUSTIENNE (Correspondance particulière)