Quelle mouche a piqué le maire de Thiès ? Beaucoup de citoyens thiessois se sont posé cette question après avoir assisté à la démolition hier, d’une mosaïque signée du Grand maître Pape Ibra Tall sur la Place de France. Le ministre de la Culture, du tourisme et de l’artisanat a exprimé «sa vive indignation».

Par Mame Woury THIOUBOU – Située sur la Place de France, l’œuvre du Grand Maître Pape Ibra Tall a été réduite en poussière hier par des ouvriers. Les alertes qui se sont multipliées sur les réseaux sociaux n’ont pas pu arrêter le massacre. Mais la Municipalité de Thiès dont on pense qu’elle est l’instigatrice de cette démolition, devra quand même rendre des comptes. En effet, dans un communiqué de presse hier soir, le ministre de la Culture, de l’artisanat et du tourisme dénonce cet acte. «J’exprime ma vive indignation face à cet acte qui porte atteinte à l’intégrité du patrimoine artistique et à l’héritage laissé par l’un des plus illustres créateurs sénégalais. La préservation des œuvres d’art dans l’espace public relève d’une responsabilité collective, en particulier des autorités publiques, et s’inscrit dans les principes de sauvegarde, de transmission et de valorisation de notre patrimoine culturel», écrit Amadou Bâ. Dans sa missive, il annonce également que l’édile de Thiès devra apporter des explications. «J’entends saisir officiellement Monsieur le maire de la Ville de Thiès, afin de solliciter toutes les informations utiles sur les motifs, les conditions et le cadre décisionnel ayant conduit à la destruction de ladite œuvre», souligne Amadou Bâ.

L’œuvre, une mosaïque installée sur la Place de France, la place centrale de la ville de Thiès, a été réalisée par le grand Maître Papa Ibra Tall. Selon le ministre de la Culture, du tourisme et de l’artisanat, l’artiste fut une figure emblématique et un pionnier de l’art moderne sénégalais. Il souligne aussi que l’œuvre de Pape Ibra Tall «constitue un élément majeur du patrimoine artistique national et un témoignage précieux de la mémoire culturelle de notre pays». Pape Ibra Tall, disparu le 26 juillet 2015, était une figure majeure de la Manufacture des arts décoratifs de Thiès (Msad) dont il fut le directeur. Ses œuvres ont été exposés au Centre Pompidou en 2025 dans le cadre de l’Exposition Paris Noir qui retraçait 50 ans d’expression artistique à Paris.

Thiès crie son indignation

L’indignation du ministre fait suite à celle de nombreux autres citoyens de Thiès. Dans un texte intitulé «Manifeste pour la mémoire, l’art et la dignité de Thiès, Restaurer n’est pas détruire», la journaliste et native de Thiès, Oumy Ndour, déplore le «saccage d’une partie de l’âme de Thiès». «Cette œuvre n’était pas un décor. Elle était une mémoire vivante, un repère, un témoignage du temps, un symbole d’identité. Les figures qui la composaient veillaient sur la ville comme des génies tutélaires, gardiens silencieux de notre histoire collective. Elles ont accompagné des générations de Thiessois. Elles faisaient partie de nous», poursuit la journaliste.

La destruction de la mosaïque de la Place de France n’est que le énième coup porté au patrimoine architectural des villes de ce pays. Après le marché Sandaga et d’autres édifices tout aussi symboliques, effacés pour laisser la place à des bâtiments modernes, le Sénégal démontre son indifférence à ses pans de son histoire. Cela même si le ministre s’échine à rappeler dans son communiqué «que toute intervention affectant une œuvre d’art ou un bien culturel, notamment dans l’espace public, doit impérativement se faire dans le respect des textes en vigueur et en concertation avec les services compétents de l’Etat». «Des hommes ont comparu devant la Cour pénale internationale pour avoir détruit le patrimoine de Tombouctou, la ville aux 333 saints. Ailleurs dans le monde, des œuvres datant du Moyen Age sont restaurées avec patience, rigueur et respect. Ces pays disposent pourtant de tous les moyens financiers, de l’expertise la plus pointue et des technologies les plus avancées pour construire du neuf, du spectaculaire, du clinquant. Mais ils choisissent la restauration. Pourquoi ? Parce qu’ils ont compris que ces œuvres ne sont pas de simples objets anciens, mais des piliers de mémoire, des marqueurs d’identité, des témoins irremplaçables de leur histoire collective», rappelle Oumy Ndour. «Pape Ibra Tall est mort une deuxième fois en ce triste jour de janvier, et le ciel gris de cette ville à qui il a tout donné le pleure», affirme-t-elle.

Face à la polémique : La mairie de Thiès évoque des travaux de réhabilitation de la fresque

Dans le cadre de son ambitieux programme de rénovation urbaine, la Ville de Thiès a annoncé le lancement des travaux de réhabilitation de la fresque murale emblématique de la Place de France. Cette opération, confiée aux experts des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (Msad), vise à redonner son lustre d’antan à l’œuvre du maître Pape Ibra Tall.

Un patrimoine historique à sauvegarder ? Face à la polémique et à la stupeur, la mairie de Thiès s’est résolue à réagir pour apporter des éclaircissements. Son explication : la Place de France change de visage, mais elle ne compte pas effacer son histoire. Face aux interrogations légitimes des citoyens et des acteurs culturels, la Municipalité a tenu à apporter des éclaircissements sur le sort réservé à la célèbre fresque murale qui orne ce lieu mythique. Loin d’être une simple retouche décorative, cette intervention s’inscrit dans une démarche de sauvegarde du patrimoine artistique national. L’œuvre, signée du grand Maître Pape Ibra Tall -figure de proue des arts plastiques au Sénégal- est considérée comme un repère identitaire majeur pour les populations thiessoises. Pour garantir une restauration fidèle, la Ville de Thiès a sollicité le savoir-faire des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (Msad). Institution de référence, la Msad a déjà mené des études techniques et artistiques approfondies pour s’assurer que chaque coup de pinceau respecte la symbolique et l’esthétique originelles de l’auteur. «Les travaux visent une restitution intégrale de la fresque, dans le strict respect de l’œuvre originale et de l’héritage artistique de son auteur», précise la Direction de l’information et de la communication de la Ville.

Concilier modernité et mémoire

Cette réhabilitation fait partie d’un projet plus large de requalification de l’espace urbain. La Ville de Thiès entend démontrer qu’il est possible de moderniser la cité tout en plaçant la mémoire collective au cœur de l’action publique.

Pour les autorités municipales, la rénovation de la Place de France doit être un projet inclusif, capable de transmettre aux générations futures le génie créateur de ceux qui ont façonné l’identité culturelle de la ville.

Un message de rassurance

A l’issue de ces travaux, l’œuvre de Pape Ibra Tall sera «remise en lumière», promet la municipalité. Ce message se veut rassurant pour la communauté artistique : le patrimoine n’est pas menacé par les engins de chantier, il est au contraire magnifié. Thiès réaffirme ainsi sa vocation de capitale culturelle, où l’art public demeure un pont entre le passé et l’avenir.

mamewoury@lequotidien.sn