Plutôt que de respecter le rendez-vous qu’il avait donné à ses partisans à Mbour, le Président Diomaye Faye a préféré se rendre à Naïrobi, où le chef de l’Etat français Emmanuel Macron a tenu à marquer l’ouverture par lui de l’influence française à des pays africains situés hors de la sphère d’influence traditionnelle française. Le sommet Africa Forward, qui a pris fin hier, constitue une belle percée de la France dans une partie de l’Afrique où ses entreprises ne sont pas encore présentes, à un moment où son influence économique et stratégique en Afrique de l’Ouest et du Centre -son fameux pré carré- se réduit de manière notable. Néanmoins, la distance et la langue n’y changent pas grand-chose : les dirigeants français viennent en Afrique pour mieux s’adresser à leurs concitoyens. Ce qui pousse à se demander ce que nos dirigeants africains tirent concrètement de ces conclaves initiés par l’ancien Grand Chef Blanc.

Déjà en 2021, Emmanuel Macron s’était permis de snober tous les dirigeants au cours d’un de ces «sommets», pour retrouver face à lui, à Montpellier, des représentants de la Société civile de certains pays africains, ainsi que des jeunes «influenceurs» venus de plusieurs pays. On peut dire que par ce coup, le dirigeant français n’avait pas perdu au change, sinon même, s’était refait une réputation de démocrate et de progressiste par les représentants des organisations présentes à ces agapes. Pour le reste, le continent africain n’avait connu aucune avancée, sinon de voir des dirigeants africains cacher mal leur frustration d’avoir été écartés pour des jeunes inconnus.

C’est dire que plusieurs de ces dirigeants africains ont été enthousiastes de se rendre à Nairobi pour ces retrouvailles avec Macron. Bien sûr, c’est le Français qui a dressé la liste des invités ; raison pour laquelle aucun des putschistes de l’Aes n’a pu atterrir à l’aéroport Jomo Kenyatta pour ce sommet. On peut par conséquent penser que notre Président Bassirou Diomaye a donc été l’un des rares leaders à défendre le «souverainisme africain» à cette rencontre. Ce qui peut être aussi nuancé, quand on sait qu’il a retrouvé au Kenya, son compatriote Baïdy Agne qui, depuis quelques mois, préside Business Africa, cette entité qui coiffe les structures du patronat d’Afrique. Il n’empêche, en dehors de M. Agne, il n’y avait pas dix chefs d’entreprise sénégalais à ces rencontres conçues et dirigées par la France.

Cela n’a pas empêché que voir le Président sénégalais échanger avec enthousiasme avec la Directrice générale du Fonds monétaire international (Fmi), autour de la question de la dette du Sénégal, au moment même où l’institution de Mme Kristalina Georgieva se faisait tailler des croupières au King Fahd Palace de Dakar par des économistes opposés à sa politique, était assez ironique. On sait en effet que la rencontre de Dakar, où se débattaient les questions liées à la dette et à sa restructuration, était parrainée par le parti Pastef au pouvoir, et son leader.

Depuis qu’a été rendue publique l’ampleur de la dette extérieure du Sénégal, on n’a jamais entendu le chef de l’Etat se prononcer officiellement sur la question, sauf à mettre en avant les contraintes budgétaires auxquelles son gouvernement est soumis. Pourtant, les finances publiques font partie de ses pouvoirs régaliens. Nonobstant cela, c’est le Premier ministre qui semble donner le la sur ce dossier. Et on a le sentiment d’être dans une impasse dans cette affaire, le pays ne parvenant pas à convaincre l’institution de Bretton Woods de passer un accord qui ouvrirait au pays les portes des institutions financières du monde.

La mésentente entre les deux têtes de l’opposition se manifeste dans tous les aspects de la gestion du pays ; le dernier étant la réforme des articles du Code électoral, L.29 et L.30. Pour manifester son opposition, le chef de l’Etat s’est exprimé sur trois chaînes de télévision, mettant en avant les avant-projets de réforme constitutionnelle et du Code électoral qu’il a pris l’initiative de proposer à la population sénégalaise, et qui devraient modifier profondément l’architecture institutionnelle du pays. Reste à savoir Bassirou Diomaye Faye aura le culot de récuser un texte de loi voté par une Assemblée nationale mise en place et entièrement soumise à son Premier ministre, et composée de ses camarades de parti.

L’enjeu, que tous les Sénégalais ont compris, est que le Président a pris goût au pouvoir, et il se verrait bien rempiler à l’issue de ce premier mandat. Il ne l’a d’ailleurs pas caché à la télé. L’ennui est qu’il a en face de lui, un partenaire qui piaffe tellement d’impatience de prendre sa place qu’il n’hésiterait pas à l’éjecter par tous les moyens s’il le pouvait. Les deux compères et leurs lieutenants sont si pris par leurs jeux de pouvoir qu’ils ne se soucient plus vraiment des intérêts du pays. Depuis l’arrivée au pouvoir des dirigeants estampillés «anti-système», on note une paupérisation généralisée de la population, et la paralysie de tous les pans de l’économie. Heureusement que l’exploitation des hydrocarbures a commencé juste au moment où ils arrivaient, ce qui leur a permis de ne pas étouffer le pays sous le poids de leur incurie. Car, malheureusement, les différentes mesures qu’ils ont prises dès leur arrivée au pouvoir, ont bloqué toute la machine économique du pays, et gonflé l’armée des chômeurs.

Après bientôt trois ans aux affaires, le refrain à la mode est d’assainir les finances publiques afin de relancer l’économie. Or, même si la dette du Sénégal est importante, elle n’est pas mortelle, et surtout, n’empêcherait pas de lancer des projets. Malheureusement, des dirigeants qui, à leur arrivée au pouvoir, ont gelé tous les travaux d’infrastructures du pays, en faisant valoir que la priorité pour eux était d’assainir les mœurs politiques, avec leur nouveau slogan de «Jub-Jubal-Jubanti», ont du mal aujourd’hui à voir quel levier toucher pour relancer la machine afin de calmer le ressentiment de la population.

Ils ont choisi de servir une clientèle politique, comme on l’a vu avec certaines initiatives, comme le «dédommagement des martyrs» de 2021 à 2024, au détriment des agriculteurs, commerçants, artisans ou industriels. Le Président a lancé ce qu’il a appelé, l’initiative «Sunu Champions», destinée à accompagner une quinzaine d’entreprises sénégalaises «à fort potentiel pour en faire des locomotives économiques». Parmi les personnes choisies pour faire partie du Conseil stratégique de l’entité, certaines figures sont de véritables capitaines d’industries, tandis que d’autres semblent avoir été sélectionnées pour des motifs plutôt politiques.

Dans le même temps, le Premier ministre s’entoure de conseillers particuliers dont la conception de l’économie semble opposée à celle des personnes reçues au Palais de Senghor.

Tout cela donne le sentiment qu’à mi-mandat, chacun des protagonistes a pris conscience de devoir gérer un mandat déjà perdu, durant lequel chaque acteur va devoir jouer avec le temps, en tentant chacun de placer ses pions et de se préparer pour 2029. Diomaye détient la clé qui permettra à son Premier ministre de pouvoir se présenter à la prochaine Présidentielle. Et s’il la lui accorde, il aura par le fait, renoncé à toute velléité de rempiler. Or, même à reculons, le Président pose des actes qui signent une rupture nette et définitive d’avec son ancien compagnon de détention. Sonko, de son côté, dont les ambitions sont affichées de manière nette, ne veut pas prendre l’initiative de la rupture publique. Il n’interdit pourtant à aucun de ses partisans d’élever la voix pour s’en prendre au Président, qualifié de «traître au Projet» et de «vendu au Système». Tout cela met au congélateur les urgences du pays, même si les deux protagonistes veulent donner l’impression de travailler pour le pays.

Mais il faudra à la fin de l’aventure, que chacun d’eux puisse donner des arguments montrant qu’il aura fait de son mieux pour améliorer les conditions de vie de ses concitoyens. La question qui se posera à la fin de ce mandat, sera de savoir qui sera en mesure de revendiquer avec succès les quelques actions positives qui auraient été accomplies lors de leur passage au pouvoir. A ce moment, ce bénéficiaire voudra-t-il assumer également les points sombres qui auront émaillé cette gouvernance ?

Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn