Des réseaux sociaux aux bancs de l’Hémicycle, la frontière du dérapage verbal a définitivement sauté. Lors de la séance du 30 septembre, la dérive des échanges entre députés et membres du gouvernement a illustré l’inquiétante érosion de l’institution parlementaire. Quand le spectacle des invectives éclipse l’examen des lois de la République, c’est la maturité démocratique du pays qui se retrouve mise à rude épreuve.
Par B. SAKHO – Autrefois réservées aux tréteaux politiques, aux plateaux de télévision et aux réseaux sociaux, les attaques personnelles et les remises en cause de la nationalité ont désormais franchi le seuil de l’Hémicycle. La séance du mercredi 30 septembre, consacrée à l’examen de la proposition de loi sur la santé en milieu carcéral, a résonné d’une surenchère verbale inédite, marquant une escalade inquiétante dans la dégradation du débat parlementaire. Ces invectives relèguent au second plan les véritables enjeux, pourtant portés par des propositions de loi d’un grand intérêt inscrites à l’ordre du jour de cette troisième session extraordinaire.
Ce jour-là, bien que le sujet portât sur une question majeure de santé publique, les échanges ont rapidement dérivé vers le règlement de comptes politiques. L’intervention du vice-président de l’Assemblée, l’honorable Ismaïla Diallo, s’en prenant directement au chef de l’Etat en s’adressant au ministre de la Santé -ancien membre de Pastef ayant rallié Kiiray : «Bassirou Diomaye Faye, c’est un traître (sic). N’accepte pas qu’on te traite ainsi»-, illustre le degré de virulence atteint au sein même de l’institution.
En parallèle, le ministre de la Santé et de l’hygiène publique, le Dr Ibrahima Sy, s’est vu contraint de défendre publiquement sa nationalité à la suite de piques lancées par une députée du parti Pastef. Face à ces accusations, le Dr Ibrahima Sy a choisi de répliquer fermement en rappelant son ancrage local et son parcours : «Je suis né au Sénégal, originaire de Podor […]. J’ai été militant de Pastef et j’ai financé le parti. On dira donc qu’un étranger a financé le parti Pastef.»
Soulignant la rupture politique consommée avec son ancienne formation, le Dr Sy a évoqué de possibles suites judiciaires pour diffamation, tout en mettant en garde contre l’incohérence de l’accusation : sous-entendre sa binationalité ou son étrangéité reviendrait à affirmer que l’ex-Premier ministre devenu président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, a nommé un ministre non sénégalais.
Un climat d’hostilité généralisé
Ces altercations s’inscrivent dans un contexte d’extrême polarisation au sein du Parlement. Les récents incidents impliquant les députés Abdou Mbow et Thierno Alassane Sall (TAS) -tous deux cibles d’insultes et d’agressions verbales contestées par la majorité- témoignent d’un climat de pré-campagne perpétuelle et de la dégradation du débat démocratique, où la confrontation verbale prend le pas sur le débat d’idées.
L’aspect le plus préoccupant de ces dérives reste l’absence de cadrage effectif par la présidence de séance. Lorsqu’un vice-président ou une députée se livre à des attaques ad hominem sans rappel à l’ordre immédiat, c’est l’autorité même de l’institution qui s’étiole.
L’Assemblée nationale risque ainsi d’abandonner sa mission première d’évaluation et de vote de la loi au profit d’un spectacle d’outrances partisanes. Pour préserver la maturité démocratique du pays, un rappel strict du Règlement intérieur et une neutralité ferme au Perchoir apparaissent plus que jamais indispensables. Jusqu’ici, les attaques étaient contenues sur les réseaux sociaux ou les plateaux médiatiques, mais elles débordent désormais à l’Assemblée, qui se doit de préserver son caractère républicain.
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