La République, ce n’est pas que des privilèges. Il faut aussi assumer le revers de la médaille. C’est ce qu’indique Yoro Dia. L’ancien journaliste déclare ne pas vouloir comprendre la transhumance politique. Pour lui, l’opposition devrait être l’occasion de proposer des idées et se préparer à la reconquête du pouvoir. Il appelle donc la classe politique à élever le niveau du débat public.

Par Malick GAYE – Il y a des salles qui se remplissent par politesse et d’autres par appétit. Samedi dernier, la salle Amady Aly Dieng des éditions L’Harmattan Sénégal a refusé du monde pour la présentation et la dédicace de «Le temps ne chôme pas. Le Sénégal en quête d’un nouvel horizon dans un monde complexe», le dernier ouvrage du politologue et journaliste Yoro Dia. Un essai de 440 pages, qui rassemble plus de deux décennies de réflexions et de chroniques politiques. Universitaires, hommes politiques et acteurs de la Société civile avaient fait le déplacement pour écouter un auteur qui, à défaut de chômer, n’a pas mâché ses mots.

La transhumance dans le viseur

Au cœur de la rencontre, une cible : la transhumance politique. Yoro Dia l’a fustigée sans détour, la jugeant destructrice pour les valeurs démocratiques et républicaines. Il a dénoncé cette manie des acteurs politiques de changer de camp au gré des régimes et des intérêts personnels, rappelant que l’engagement exige éthique et cohérence. «Sans une politique de base axée sur des principes clairs et des visions constructives, le pays ne saurait progresser», a-t-il souligné en substance. L’auteur n’a pas manqué d’ironie envers ceux qui désertent la controverse d’idées. Il a déploré les velléités de ceux qui préfèrent «quitter la rigueur du débat républicain pour aller sur la terrasse et avoir une belle vue», au détriment de l’intérêt général. La transhumance version panorama.

Changer le cours du débat

Pour Yoro Dia, le mal est plus profond : le débat public tourne à vide. «Aujourd’hui, les hommes politiques doivent être jugés sur leur capacité à apporter des solutions sur l’économie, sur la jeunesse, et non sur la question électorale», a-t-il martelé. Selon lui, la classe politique «consacre 80% de son temps et de son énergie à régler un problème qui n’existe pas, un problème artificiel, celui des institutions».

Il y voit le piège des «éternels recommencements» : «On a créé l’Onel, on est arrivé à l’alternance. On a créé la Cena, on est arrivé à l’alternance.» Autrement dit, les institutions ont fait leurs preuves et il est temps de passer à autre chose.

Une exception démocratique à transformer en exception économique

L’auteur ne cède pourtant pas au pessimisme. Il rappelle que le Sénégal est «le seul pays dans l’Afrique de l’Ouest francophone à n’avoir jamais connu d’interruption constitutionnelle», dans une sous-région confrontée aux coups d’Etat et au jihadisme. «Ce qui nous arrive, ce n’est pas un miracle. C’est le travail […] de la République et de ses structures», a-t-il insisté. Il y a même, à ses yeux, un indicateur qui ne trompe pas : «L’indicateur d’une grande démocratie, c’est quand un ministre de l’Intérieur partisan organise des élections et les perd.» Sa conclusion : «Quand un système peut générer trois alternances en 24 ans, ça veut dire que le système est solide.» Reste à franchir l’étape suivante. «Maintenant, après l’exception démocratique, nous devons devenir l’exception économique.» Yoro Dia estime que le pays réunit les conditions pour y parvenir, grâce à la stabilité politique, à la sécurité juridique et judiciaire, et à une position géopolitique qu’il qualifie de chance unique. Il a aussi dédié son livre «aux enseignants de l’école républicaine» : «Les enseignants sont les piliers de la République.»

Hady Ba : «C’est un penseur»

Chargé de décortiquer l’ouvrage, le professeur de philosophie Hady Ba a rendu un vibrant hommage à l’auteur. «Au-delà d’être un journaliste, au-delà d’être un politicien […], c’est un penseur. C’est un penseur dans la mesure où c’est quelqu’un qui produit des concepts qui sont féconds, qui sont utiles à la pensée», a affirmé l’universitaire.

Il a salué la prouesse de l’exercice de la chronique menée entre 2004 et 2021. «Tout le monde voit que c’est un très grand livre, un très gros livre de 440 pages. Il est composé de près de 200 chroniques organisées de manière thématique. Chaque chronique est un condensé de culture, de pensée et de références philosophiques exprimées de manière pédagogique», a-t-il expliqué. Selon lui, ces écrits, répartis en dix grandes parties, de l’«Exception sénégalaise» à la «Démocratie de civilité», en passant par la crise en Casamance et l’intégration économique régionale, traduisent chez l’auteur une véritable «idolâtrie pour la République».

Un avertissement pour la suite

Le message tombe à un moment où les recompositions et les transitions politiques s’annoncent, avec leur lot de ralliements. Yoro Dia invite les acteurs politiques et les citoyens à une profonde introspection pour que le Sénégal aborde sereinement les mutations d’un monde complexe. Le livre, disponible en ligne, offre en tout cas une grille de lecture pour la suite : quand les annonces pleuvront, on saura à qui s’adresse la leçon.

mgaye@lequotidien.sn