Entre l’héritage d’une dette «exponentielle» et l’embrasement du Moyen-Orient qui propulse le baril de pétrole vers des sommets historiques, le Premier ministre Ousmane Sonko a brisé le silence depuis Mbour. En annonçant une cure d’austérité drastique au sommet de l’Etat et en préparant les Sénégalais à des «situations extrêmement difficiles», le chef du gouvernement anticipe un choc énergétique et alimentaire sans précédent. Alors que le trafic maritime mondial s’asphyxie et que les grandes économies amorcent leur repli, Dakar se prépare à une épreuve de résilience nationale. Analyse d’un pays à la croisée des chemins.
Par B. SAKHO – Le ton est grave, le visage fermé. Lors de la clôture de la Semaine nationale de la jeunesse vendredi à Mbour, le Premier ministre Ousmane Sonko n’a pas utilisé de périphrases pour décrire l’horizon économique du pays. Entre une dette héritée jugée «exponentielle» et un baril de pétrole qui s’envole sous l’effet des bombardements en Iran et la fermeture du très stratégique détroit d’Ormuz, le Sénégal entre dans une zone de turbulences inédite. «Un peuple conscient est un peuple qui peut être résilient», a martelé le chef du gouvernement, sonnant le glas de l’insouciance budgétaire.
Le diagnostic posé par le Premier ministre est sans appel. Le Sénégal souffre d’un «effet de ciseaux» dévastateur. D’un côté, une situation financière interne exsangue qui rend les levées de fonds internationales de plus en plus ardues. De l’autre, un choc externe brutal : alors que le Budget national tablait sur un baril à 62 dollars, celui-ci frôle aujourd’hui les 115 dollars suite à l’embrasement du Moyen-Orient. L’arrêt quasi total du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, après le début des hostilités israélo-américaines en Iran il y a quatre semaines, a transformé une tension économique en une crise de subsistance mondiale. «Tous les pays qui nous entourent, tous les pays du monde, y compris les pays les plus développés, ont pris des mesures drastiques ces derniers temps, appliquant soit la vérité des prix, soit des mesures de restriction sur la dépense, mais tous les pays ont appliqué des mesures. Je voudrais vous informer, vous préparer à des situations extrêmement difficiles qui nous attendent», tonne le Pm.
Selon les données de la Cnuced (Onu commerce et développement), le Sénégal figure sur la liste rouge des pays les plus exposés. En tant qu’importateur net d’énergie et de produits alimentaires, le pays subit de plein fouet la rupture des chaînes d’approvisionnement en pétrole avec l’explosion de la facture d’importation de carburant raffiné, en gaz et, par extension, en engrais et l’incapacité de financer le programme social initialement prévu. Comme le souligne l’expert de l’Onu, Junior Davis, la hausse de l’énergie se répercute instantanément sur l’assiette des ménages. Pour un pays dont une partie de la population peine déjà à assurer trois repas par jour, l’enjeu est désormais celui de la sécurité alimentaire.
Pour répondre à cette urgence, Ousmane Sonko a annoncé des mesures de restrictions «drastiques». Symboliquement, le Premier ministre a annulé ses propres déplacements diplomatiques et politiques prévus au Niger, en Espagne et en France avec le gel des missions dites non-essentielles : aucun ministre ne quittera le territoire sauf nécessité absolue. Sonko annonce que le ministre de l’Energie prendra la parole cette semaine pour détailler des mesures qui pourraient s’apparenter à un rationnement ou à une révision des tarifs en cours.
Le Sénégal n’est pas seul dans cette épreuve, mais sa marge de manœuvre est plus étroite que celle de ses voisins. Partout dans le monde, l’heure est au repli, selon l’Onu : le Bangladesh et le Myanmar imposent déjà le rationnement du carburant, le Cambodge et le Laos ont généralisé le télétravail pour les fonctionnaires et l’Ethiopie appelle à une «utilisation parcimonieuse» de chaque goutte d’essence. Le spectre de la «vérité des prix» plane sur Dakar. Jusqu’ici, l’Etat subventionnait massivement l’énergie pour contenir l’inflation. Mais avec une dette héritée pesante et des marchés financiers frileux, le gouvernement Sonko pourrait être contraint de laisser les prix à la pompe et à l’électricité s’aligner sur les cours mondiaux.
La stratégie est claire : préparer l’opinion publique à un sacrifice collectif. En annulant ses voyages et en prônant la sobriété au sommet de l’Etat, Ousmane Sonko tente de bâtir un contrat de confiance avant que le choc des prix ne frappe de plein fouet le panier de la ménagère.
La résilience demandée au Peuple sénégalais sera-t-elle suffisante face à une crise mondiale qui semble s’installer dans la durée ? Les prochains jours, marqués par les annonces du ministère de l’Energie, seront décisifs pour la stabilité sociale du pays.
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