L’économiste Chérif Salif Sy ne croit pas au discours souverainiste. Le consultant international et ancien collaborateur du Président Wade n’est convaincu que par l’action. «La souveraineté n’est pas un slogan. Elle est une architecture monétaire, budgétaire, industrielle et technologique», a-t-il déclaré samedi. Pour lui, elle se construit «patiemment, méthodiquement et institutionnellement».
Par Malick GAYE – «La souveraineté n’est pas un slogan. Elle est une architecture monétaire, budgétaire, industrielle et technologique.» En prononçant ces mots devant un parterre d’universitaires, de personnalités politiques et d’hommes de culture réunis pour lui rendre hommage à la Maison de la presse, Chérif Salif Sy n’a pas seulement parlé en théoricien de l’économie. Il a parlé en homme qui observe, depuis des décennies, le décalage persistant entre les ambitions affichées des Etats africains et les mécanismes concrets qui permettent ou non de les réaliser.
L’économiste, également consultant international, a déroulé sa pensée sans concession. Son message central : la souveraineté ne s’obtient pas par décret, ni par la force des discours. «Elle se construit patiemment, méthodiquement et institutionnellement», a-t-il insisté. Elle commence, dit-il, par «la discipline de ceux qui acceptent de décider et d’assumer les conséquences de leurs décisions».
Le développement, ni miracle ni faveur
Chérif Salif Sy convoque Keynes, Minsky et Prebisch, non pour étaler une érudition, mais pour poser un diagnostic : ni les orientations idéologiques ni la stabilité des Etats ne produisent automatiquement le développement. «Le développement n’est ni un miracle, ni une faveur, ni un accident de l’histoire», tranche-t-il. C’est «une volonté organisée dans la durée, transmise de génération en génération, portée par des institutions qui résistent au temps et aux tempêtes».
Cette insistance sur la durée et la transmission n’est pas anodine dans le contexte sénégalais actuel. Elle porte en creux une critique de la tentation de la table rase. Deux ans après l’alternance de mars 2024, le gouvernement Diomaye-Sonko affiche une volonté de rupture. Mais Sy met en garde : «La continuité historique, c’est une force. Chaque génération a posé sa brique.» Ceux qui sont aux affaires doivent, selon lui, capitaliser sur les réussites des gouvernements précédents plutôt que de les effacer.
Fmi : la question sans réponse
De la posture philosophique, Chérif Salif Sy descend dans la réalité institutionnelle, et c’est là que son propos devient le plus saillant. Interrogé sur les négociations tendues entre Dakar et le Fonds monétaire international, il révèle l’existence d’un blocage précis. Le Fmi a posé une question au gouvernement sénégalais sur la méthodologie ayant permis de découvrir la dette cachée. Deux ans après, cette question est restée sans réponse. «Un gouvernement doit toujours communiquer ouvertement», rappelle-t-il, sans prendre parti sur le fond. Il souligne ne pas avoir les dossiers en main. Mais sa conclusion est ferme : «Nous avons des engagements avec le Fmi. Le gouvernement doit discuter avec responsabilité, dire réellement ce qu’il veut.» La souveraineté, pour lui, ne signifie pas le repli, ni le bras de fer stérile. Elle exige, au contraire, une capacité à négocier depuis une position de puissance. Ce qui suppose une stratégie claire, et non une improvisation rhétorique, assure Chérif Salif Sy.
Enrichir les nations, pas seulement réduire la pauvreté
Au-delà du dossier du Fmi, c’est le paradigme même du développement que Chérif Salif Sy remet en question. Il rappelle que Adam Smith posait la question fondatrice de l’économie comme suit : comment enrichir une Nation ? Trois siècles plus tard, les institutions internationales ont substitué à cette ambition une autre interrogation, infiniment plus humble : comment réduire la pauvreté ?
«C’est la manifestation la plus flagrante de l’échec», dit-il sans ménagement. L’industrialisation, le sujet de son dernier ouvrage, est sa réponse à cet échec. Elle implique de maîtriser les ressources, les chaînes de valeur et les décisions qui engagent l’avenir des peuples. «La croissance n’est pas le véritable enjeu. C’est la maîtrise», résume-t-il.
L’Afrique face à la recomposition mondiale
Ce repositionnement stratégique est d’autant plus urgent que le monde se reconfigure à grande vitesse. Chérif Salif Sy cite une donnée qui devrait interpeller : «Au moment de l’ajustement structurel, les puissances occidentales détenaient 90% des parts de marché sur les grands contrats d’infrastructures en Afrique. Ce chiffre est aujourd’hui tombé à 12%, quand la Chine en contrôle 35%. Le rapport de force a changé. Mais a-t-on su en tirer les leçons ?», s’interroge-t-il.
Dans ce monde en recomposition, avec la transition énergétique, la mutation technologique, la fragmentation géopolitique, l’économiste prévient : «La naïveté se paie cher. L’Afrique ne peut plus être un espace d’extraction. Elle doit devenir un espace de transformation.» Une transformation qui passe, précise-t-il, par la paix régionale, la sélection des partenaires stratégiques et la vigilance dans la négociation des contrats.
Sahel : l’orgueil comme obstacle
Enfin, interrogé sur la crise sahélienne et la situation du Mali, Chérif Salif Sy formule un jugement bref, mais tranchant. «C’est l’orgueil. Quand on gouverne, il faut sortir de l’orgueil. Avec l’orgueil, on se défend et ça échoue, alors qu’on ne peut même pas défendre une petite ville.»
Ce dernier mot résonne comme une mise en garde adressée à tous ceux qui, en Afrique, confondent affirmation identitaire et puissance réelle. La souveraineté, pour Chérif Salif Sy, n’est pas une posture. C’est un travail. Long, collectif, méthodique. «L’histoire ne se subit pas. Elle se construit, pierre par pierre, décision après décision, génération après génération», a-t-il conclu. Une leçon que le Sénégal d’aujourd’hui, dans toutes ses strates, ferait bien de méditer.
