Le Capitaine Idrissa Ndiaye, chef de la Brigade régionale de l’hygiène de Dakar, dresse le bilan de ses services au terme de l’année 2025. Des contrôles ont été effectués dans 85 600 concessions par les agents du Service national de l’hygiène (Snh). Bien que ce chiffre soit légèrement en deçà des objectifs, le Capitaine dégage déjà des perspectives pour 2026. Il annonce des mesures fortes, telles que l’interdiction du transport de pain par les motos-taxis (Jakarta) et la poursuite du démantèlement des boulangeries clandestines.

Pourriez-vous nous expliquer le rôle et les missions du service d’hygiène ?

Pour évoquer nos missions, il faut d’abord définir l’hygiène : ce sont les pratiques et principes permettant de préserver et d’améliorer la santé. L’Etat a dévolu au Service national d’hygiène (Snh) cinq missions majeures. La première est la protection de la santé des populations via l’éducation et la communication sur les bonnes pratiques. Deuxièmement, nous agissons comme conseillers auprès des autorités administratives (préfets, sous-préfets) et des collectivités territoriales (maires, présidents de Conseil départemental).

La troisième mission concerne la gestion des crises sanitaires. Comme nous l’avons fait durant le Covid-19 ou face à la fièvre de la Vallée du Rift, l’Etat nous demande d’endiguer les fléaux épidémiques, à l’image de nos interventions passées contre le choléra ou Ebola. La quatrième mission porte sur la surveillance des frontières terrestres, maritimes et aériennes pour le contrôle des personnes et des biens. Enfin, notre dernière mission est l’application de la loi 83-71 du 5 juillet 1983, portant Code de l’hygiène, qui régit l’hygiène publique au Sénégal.

Le Service national d’hygiène réclame un soutien de l’Etat à hauteur de 5% du budget national. Où en est cette doléance ?

Nous sommes dans un processus qui demande du temps. L’Etat s’efforce d’y répondre, même si les avancées peuvent paraître timides. Les nouvelles autorités, tout comme les précédentes, misent beaucoup sur la prévention. Nous sommes optimistes car le Colonel-chef du Service national d’hygiène a été sollicité pour présenter le corps et identifier les leviers de développement de ce «corps d’élite» de la santé.

Il y a une volonté de retrouver l’importance qu’avait ce service autrefois. Des textes sont dans le circuit administratif, notamment une révision du Code de l’hygiène à laquelle j’ai participé. Nous travaillons aussi sur les statuts du personnel pour attirer de nouveaux techniciens. En tant que corps paramilitaire, nous avons besoin de «matière grise» et de recrutements diversifiés pour atteindre nos objectifs de santé publique.

Aujourd’hui, les populations constatent moins de contrôles dynamiques qu’au­paravant. Est-ce un chan­gement de stratégie ou un manque de moyens ?

C’est lié à l’évolution naturelle du pays. Des facteurs démographiques et l’urbanisation galopante ont changé la donne. Ce qui était efficace il y a 20 ans ne l’est plus forcément aujourd’hui. Il nous faut adapter nos stratégies en attendant que l’Etat puisse injecter du «sang neuf» dans nos effectifs.

La région de Dakar est la plus petite, mais la plus peuplée du Sénégal. Quels sont les risques prioritaires pour une prise en charge efficace ?

Au-delà du Covid-19, des maladies émergent constamment, comme la fièvre de la Vallée du Rift, qui est une pathologie à transmission vectorielle. Face à cela, nous utilisons trois stratégies. D’abord, le renforcement de capacités : nos agents doivent maîtriser les mécanismes de transmission pour combattre efficacement chaque nouvelle pathologie. Ensuite, la Prévention et le contrôle de l’infection (PCI), qui englobe la lutte antivectorielle, la désinfection et l’encadrement des inhumations sécurisées pour protéger le personnel de santé et la communauté. Enfin, la communication : nous devons délivrer la «bonne information» pour éduquer la population. Cette batterie de mesures nous a permis de contribuer substantiellement à l’endiguement du choléra, d’Ebola ou du Covid-19.

Plus spécifiquement sur le département de Dakar, quels sont les points critiques ?

En tant que chef de la Brigade régionale, je couvre les cinq départements, mais c’est à Dakar-Plateau et ses environs que les problèmes sont les plus aigus. La cartographie est claire. Il y a d’abord la gestion des eaux usées, notamment à la Gueule Tapée, Fass ou Sacré-Cœur, où des eaux chargées de germes pathogènes (responsables de la typhoïde ou de la poliomyélite) ruissellent parfois en pleine saison sèche.

Le deuxième problème est la gestion des déchets. En cas de grève des éboueurs, les ordures s’accumulent, devenant des nids à microbes et des sources de pollution. Le troisième aspect concerne les denrées alimentaires. Avec la généralisation de la journée continue, la restauration de rue a explosé. Cela pose des défis de conservation, de vente de produits impropres et de traçabilité de la viande. Nos services se concentrent sur ces points, ainsi que sur le démantèlement des boulangeries clandestines et le transport du pain. Nous connaissons le terrain et faisons notre possible pour limiter l’exposition des populations aux maladies.

Dakar va abriter les Jeux Olympiques de la Jeunesse (Joj) en 2026. Quelle sera votre implication ?

Nous adoptons une attitude proactive. Un plan d’action articulé autour de trois axes a déjà été élaboré pour Dakar et Thiès. Le premier axe est un «matraquage» communicationnel. Le deuxième concerne la Pci : nous mènerons des opérations de désinfection, désinsectisation et saupoudrage dans tous les sites d’hébergement et de compétition. Le troisième axe est l’encadrement de la restauration. Il faudra former les structures hôtelières et les sites d’hébergement aux bonnes pratiques d’hygiène alimentaire. Enfin, nous accompagnerons la Direction de la Qualité pour la gestion des déchets biomédicaux durant l’événement.

Pourriez-vous revenir sur le bilan de 2025 et vos perspectives pour 2026 ?

Par devoir de redevabilité, nous avons synthétisé nos actions. En 2025, nous avons visité 85 600 maisons sur un objectif de 112 000. Concernant les établissements recevant du public (boutiques, restaurants, écoles), nous en avons contrôlé environ 23 000 sur les 25 000 prévus. Nous avons recensé plus de 52 000 infractions (contraventions ou délits) et procédé à l’arrestation de 100 personnes dans le cadre de la police de l’hygiène. Côté alimentaire, nous avons saisi 57, 667 tonnes de produits impropres. C’est nettement moins qu’en 2024 (149 tonnes), ce qui indique une meilleure vigilance des commerçants. Un aspect souvent méconnu est le traitement des corps sans vie : 55 corps ont été désinfectés par nos brigades (Dakar, Rufisque, Pikine) pour éviter tout risque sanitaire lors des levées de corps. Le gap de résultats s’explique par le manque de ressources humaines.

Pour 2026, nous allons multiplier les «opérations coups de poing» pour compenser ce déficit. Nous renforcerons l’opération «Looy» (le hibou), qui cible les activités nocturnes illicites : vidanges clandestines de fosses septiques, vente de viande d’origine douteuse et boulangeries clandestines. Nous mettrons aussi fin au transport du pain par vélo ou Jakarta. Un autre chantier sera le contrôle de l’eau vendue dans des sachets plastiques exposés au soleil. Nous reconduirons également l’initiative «Aar Askanu Ndakaru Thi lek you baxoul yi» (Protéger les Dakarois contre la mauvaise alimentation). La demande est forte : nous recevons entre 6 et 10 réclamations citoyennes par jour, et le service d’hygiène mettra tout en œuvre pour y répondre.

Propos recueillis par Amadou MBODJI