Ces derniers jours, la musique de Amadeus m’accompagne, notamment son morceau Bul ma seetaan. Une chanson qui bouleverse par la justesse de ses mots et par le courage avec lequel elle aborde une réalité que notre société préfère trop souvent enfouir sous le silence : les violences sexuelles faites aux filles et aux femmes.
Viols, attouchements, harcèlements, agressions. Dans les maisons, les écoles, les transports, les quartiers et les rues du Sénégal, des filles vivent des violences qui ne disparaissent pas lorsque les portes se referment ou lorsque les regards se détournent. Certaines blessures ne se voient pas. Elles n’en sont pas moins profondes. Elles peuvent marquer une existence entière.
En écoutant Amadeus, j’ai aussi pensé à Adji Sarr, qui avait été la cible d’insultes, de moqueries et de menaces de mort après avoir déclaré avoir été victime d’une agression sexuelle. Sa parole avait été violemment contestée et disqualifiée dans l’espace public. Certains intellectuels se réclamant du progressisme et de la Gauche avaient eux aussi publiquement mis en doute sa parole et délégitimé son récit.
Cette séquence devrait pourtant nous interroger collectivement. Lorsqu’une femme affirme avoir subi une agression sexuelle, la première exigence d’une société démocratique devrait être de lui permettre de parler, d’être entendue et d’être protégée, tout en laissant à la Justice le soin d’établir les faits. La victime présumée ne devrait jamais devenir, avant même que la Justice ne se prononce, la cible d’une campagne de haine, d’humiliation ou d’intimidation.
Le cas de Adji Sarr montre aussi combien la parole d’une femme peut devenir un enjeu politique. Il rappelle que les violences sexuelles ne se jouent pas uniquement dans l’intimité. Elles se prolongent parfois dans l’espace médiatique, politique et social, lorsque la victime est sommée de se taire, suspectée, insultée ou rendue responsable des conséquences de sa propre parole.
Mais Bul ma seetaan pose une question plus dérangeante encore : que faisons-nous collectivement de ces violences ?
Car derrière chaque agression, il y a parfois un entourage qui savait, une famille qui a préféré se taire, des témoins qui n’ont pas voulu intervenir, une institution qui n’a pas suffisamment protégé, une société qui a appris aux victimes à avoir honte plutôt qu’à demander justice. Le problème est aussi là.
Nous parlons souvent de «cas isolés» lorsqu’une affaire éclate. Cette formule est politiquement confortable. Elle permet de considérer chaque violence comme une anomalie individuelle et d’éviter de regarder les mécanismes sociaux qui permettent leur répétition.
Or, les violences sexuelles ne relèvent pas uniquement de comportements individuels. Elles interrogent les rapports de pouvoir, l’éducation, la place accordée à la parole des femmes et des enfants, le fonctionnement de la Justice et la capacité de l’Etat à protéger les plus vulnérables.
Une société qui demande à une victime de se taire pour préserver l’honneur familial protège, de fait, celui qui a commis la violence. Une institution qui minimise une plainte contribue à l’impunité. Un entourage qui préfère éviter le scandale au lieu de protéger la victime participe, même involontairement, à la reproduction du système.
Mais il faut également interroger la responsabilité des pouvoirs publics. Que fait réellement l’Etat pour prévenir ces violences, protéger les victimes et empêcher leur répétition ?
Les manquements des politiques publiques ne peuvent être évacués derrière la seule responsabilité des familles ou des individus. Lorsqu’une victime ne sait pas où signaler une agression, lorsqu’un enfant ne dispose pas d’un espace sûr pour parler, lorsqu’un professionnel n’est pas suffisamment formé pour recueillir sa parole, lorsqu’une prise en charge psychologique et sociale reste difficile d’accès, le problème devient institutionnel.
La prévention demeure également insuffisante lorsqu’elle repose principalement sur des campagnes ponctuelles, sans véritable politique de long terme. La protection des enfants suppose des dispositifs pérennes dans les établissements scolaires, les structures sociales et sanitaires, mais aussi une formation adaptée des enseignants, des personnels de santé, des Forces de sécurité et des acteurs judiciaires.
La Justice constitue un autre enjeu majeur. L’existence de lois ne suffit pas si leur application reste difficile, si les victimes renoncent à porter plainte ou si les procédures sont trop longues et éprouvantes. Une politique publique efficace doit permettre de signaler les violences, de protéger les victimes pendant la procédure, de garantir leur accompagnement et de faire respecter les décisions de Justice.
Il faut aussi regarder les politiques éducatives. L’éducation à l’égalité entre les filles et les garçons, au respect du corps, aux limites, au consentement et à la prévention des violences ne devrait pas être considérée comme un sujet secondaire. Elle devrait participer pleinement à la formation des citoyens.
La lutte contre les violences sexuelles exige donc des moyens, des institutions coordonnées, des données fiables et une évaluation régulière des politiques mises en œuvre. Combien de victimes sont effectivement accompagnées ? Combien de signalements aboutissent ? Quels dispositifs existent pour les mineurs ? Quels moyens sont consacrés à la prévention ? Quels résultats sont obtenus ?
Une démocratie sérieuse doit accepter de poser ces questions, y compris lorsqu’elles dérangent. Il faut également avoir le courage de poser la question politique : quelle société voulons-nous construire lorsque la réputation d’une famille compte davantage que la dignité d’une victime ?
La lutte contre les violences sexuelles ne peut se résumer à quelques campagnes de sensibilisation après chaque drame. Elle exige une politique publique cohérente : prévention dès l’école, éducation au consentement et à l’égalité, formation des professionnels, accompagnement réel des victimes, protection des mineurs, accès effectif à la Justice, dispositifs de signalement accessibles et sanctions lorsque les faits sont établis.
Elle exige surtout une transformation culturelle. Il faut cesser d’apprendre aux filles à éviter les violences et apprendre davantage à toute la société à ne pas les commettre, à les dénoncer et à protéger celles qui les subissent.
C’est en cela que Bul ma seetaan dépasse le cadre d’une chanson. Amadeus met en musique ce que beaucoup préfèrent ne pas entendre. Il transforme une souffrance intime en question collective.
Et cette question concerne également ceux qui gouvernent, ceux qui légifèrent et ceux qui conçoivent les politiques publiques. La responsabilité politique ne commence pas seulement lorsqu’un drame devient médiatique. Elle réside aussi dans la capacité à anticiper, prévenir, protéger et corriger les défaillances d’un système.
L’affaire Adji Sarr nous rappelle également qu’une société doit être capable de protéger la parole d’une victime sans transformer cette parole en vérité judiciaire automatique. Ecouter une victime, prendre ses accusations au sérieux et lui garantir protection ne signifie pas se substituer à la Justice. Cela signifie reconnaître sa dignité et son droit à être entendue.
Parce qu’une société ne se juge pas seulement à ses discours sur la famille, la morale ou les valeurs. Elle se juge à la manière dont ses institutions protègent les plus vulnérables lorsque le silence devient une forme de violence.
Bul ma seetaan. Ne me regarde pas. Peut-être faut-il justement apprendre à regarder. A écouter. A croire les victimes lorsqu’elles parlent, sans renoncer aux exigences de la Justice. A interroger nos institutions. Et surtout, à agir.
