Ce livre de Mamoudou Ibra Kane offre une analyse de la Présidentielle sénégalaise du 24 mars 2024, centrée sur le choix de Amadou Ba et le contexte turbulent entourant le scrutin. L’auteur témoigne des conflits internes au sein de l’ancien parti au pouvoir, du report de l’élection et des manifestations violentes qui s’ensuivent, témoignages d’une démocratie en difficulté.

Avec une carrière de journaliste ayant interviewé de nombreuses figures politiques, il note les tensions avec Macky Sall et d’autres leaders, tout en exprimant un regret de ne pas avoir interviewé Léopold Sédar Senghor.

On évoque également la création de son mouvement politique «Demain c’est maintenant», marquant un engagement vers une nouvelle politique au Sénégal, soulignant l’importance de la co-construction d’un avenir commun. Ce double regard, de l’intérieur et de l’extérieur, du journaliste éditorialiste et acteur politique, éclaire la complexe et dynamique politique sénégalaise.

Ce que je pense de Sonko et Diomaye

L’heure du duel

(…) Sonko-Diomaye ou Diomaye-Sonko ; Sonko mooy Diomaye ou Diomaye mooy Sonko. Si en parlant de Ousmane Sonko et de Bassirou Diomaye Faye, à défaut de toujours faire passer le premier devant le second, l’ordre importait peu jusqu’à tout récemment, «Les Patriotes» apprennent depuis le 24 mars 2024, date de l’élection du natif de Ndiaganiao à la Magis­trature suprême, à respecter la préséance institutionnelle entre les deux compagnons politiques. Ainsi, c’est Diomaye d’abord et Ousmane ensuite. Trivialement, Pros, pour dire «Président Ousmane Sonko», comme aiment à l’appeler les «Pastéfiens», se nomme désormais Pmos, Premier ministre Ousmane Sonko. C’est une exigence républicaine. Sans plus ni moins.

J’ai confiance dans la solidité des institutions pour que la République continue de rester debout. Il est vrai que la confusion de rôles est réelle entre le chef de l’Etat et son chef de gouvernement. En témoigne la Une parlante du journal Yoor-Yoor, réputé proche du pouvoir. Le quotidien met en première page de son édition du jeudi 12 juin 2025 : Tournée sous-régionale, Accueil du Premier ministre du Congo et visite annoncée en Chine : Sonko à la grande offensive diplomatique ; Tournée économique : Le Président BDF, hôte de la région du Nord.

Cette Une est une preuve manifeste de l’amalgame au sommet de l’Etat. Mais ce brouillard, entretenu ou subi, permet paradoxalement d’y voir clair : le Premier ministre marche sur les plates-bandes du président de la République. On le sait, la diplomatie est par essence le domaine réservé du Président, qui en est le seul et vrai chef. Le tandem, maintenant distendu, à la tête de l’Exécutif, est-il en entente ou en mésentente pour un tel partage de prérogatives ? Rien n’est moins sûr. Quelle que soit l’hypothèse, les choses sont à l’envers par rapport à la tradition républicaine bien établie du pays. Au chef de l’Etat les questions diplomatiques, au Premier ministre les questions domestiques, et les vaches, institutionnellement s’entend, sont bien gardées.

La récente tension entre le Président Faye et son Premier ministre Sonko, provoquée par les humeurs et désaccords de ce dernier, est à mesurer à l’aune des prérogatives confiées par la Constitution à l’un et à l’autre. Au regard de la Loi fondamentale, toute dualité ou duel entre le chef de l’Etat et le chef du gouvernement ressemblerait au combat du pot de terre contre le pot de fer. Combat de coqs ? Sauf divine surprise, tout éventuel affrontement tournerait à l’avantage du Pr au détriment du Pm.

(…) Je ne déteste ni Ousmane Sonko, ni Bassirou Diomaye, ni un quelconque autre responsable ou simple militant de leur parti. Aujourd’hui que le leader des «Patriotes», Sonko, et son Secrétaire général démissionnaire, Faye, sont devenus respectivement Premier ministre et président de la Répu­blique du Sénégal, je ne peux que respecter les institutions qu’ils incarnent. Par habitude, je me garde de toute attitude de haine et de toute invective dans mes rapports avec les individus, à plus forte raison des compatriotes avec qui je partage le précieux commun vouloir de vivre ensemble. Qui plus est, quand ils sont dépositaires du mandat du Peuple et incarnent, de ce fait, les institutions de la République. Sans être naïf, ma conviction est que la politique peut et doit se faire avec un minimum d’élégance humaine et républicaine.

C’est pour cette raison que, naturellement, j’ai salué comme de nombreux autres Sénégalais, la sortie de prison de Sonko et Diomaye. Bien qu’étant opposé politiquement à leurs méthodes de conquête du pouvoir, faites de violence verbale, de manipulations et de non-respect des institutions républicaines, j’ai estimé cependant qu’il y avait une dimension humaine, voire humaniste dans leur libération. Humainement, elle ne me saurait être étrangère (…)

Ma première rencontre avec le président de Pastef a eu lieu dans un cadre strictement professionnel. L’homme politique n’était pas encore au summum de sa popularité. C’est d’ailleurs une double rencontre. Toutes les deux occasions ont eu lieu dans le cadre de l’émission Le Grand Jury de Rfm, que j’ai présentée durant une quinzaine d’années.

La parution du livre de Sonko, Pétrole et gaz au Sénégal : Chroniques d’une spoliation, avait servi de prétexte à la première émission. La deuxième émission que j’ai pu retrouver dans les archives, a eu lieu le dimanche 11 mars 2018 (…)

Sonko et Farba Ngom comme deux larrons en foire…

Après ces deux épisodes d’échange entre le politique et le journaliste, nos chemins se sont croisés dans d’autres circonstances. C’est le cas quand, faisant ma gym au fitness de l’hôtel King Fahd, je le rencontre en compagnie de Farba Ngom et une autre personne. Tous les trois étaient députés à cette période-là. J’entrais dans le hall du palace, et eux en sortaient pour emprunter les marches de l’escalier menant au parking. Echange de poignée de mains dans une ambiance bon enfant. Farba Ngom et Ousmane Sonko n’étaient pas encore en froid politiquement. Bien plus que cela, ils donnaient l’air de deux larrons en foire. Depuis, on le constate, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de Ziguinchor au Sud et des Agnams au Nord.

(…) Fait curieux cependant, je n’ai plus eu l’opportunité d’interviewer Ousmane Sonko après Radio Futurs Médias. Ce n’est pourtant pas faute de ma part, d’avoir essayé. Suite au lancement des programmes d’iRadio en octobre 2018, j’ai eu le réflexe de l’inviter au «Jury du Dimanche», mais en vain. Une démarche tout à fait logique, comme je l’ai fait avec d’autres personnalités publi­ques. Teigneux et considérant Sonko comme un «bon client», j’ai renouvelé la demande plusieurs fois, et autant de fois il n’a pu honorer mon invitation : tantôt pour cause d’indisponibilité, tantôt par nécessité, m’explique-t-il, de «tenir compte de la ligne validée par le staff qui nous oblige en ces temps de crise». Le mot m’a été transmis le 11 mai 2020. Nous étions en plein Ramadan mais, surtout, en pleine pandémie de Covid-19, d’où l’allusion à la «crise» du président de Pastef.

Tout à coup, silence radio du côté de mon interlocuteur malgré mes multiples relances. Mon carton d’invitation à lui envoyé un an plus tard pour une nouvelle cérémonie de dédicaces de mon autre livre, Le Sénégal et Mandela : le grand secret, ne connaîtra pas un meilleur sort.

Qu’est-ce qui peut bien expliquer cette situation : changement de numéro de téléphone ? Problème d’agenda ? Mon style d’interview ? Mes critiques contre certaines positions de Pastef et de son chef ? Ligne éditoriale du groupe Emedia qui ne les agréerait pas ?

Je donne ma langue au chat ou à ceux qui savent ce que je ne sais pas… Tout ce que je sais est que, de l’opposition à leur arrivée pouvoir, des militants et responsables d’envergure de Pastef ne supportent pas certains journalistes et groupes de presse. Méfiance, défiance et boycott rythment leurs humeurs vis-à-vis d’une partie des médias sénégalais et étrangers. C’est leur liberté. Qu’à cela ne tienne !

Reste à savoir si c’est une position juste, à plus forte raison, tenable dans la durée. La presse sénégalaise, à l’instar de toutes celles du monde, n’est pas irréprochable, mais elle a une histoire respectable.

L’adage suivant lequel «il n’y a jamais deux sans trois», ne s’est pas vérifié au sujet de la participation de Ousmane Sonko à mes émissions. A défaut d’avoir le leader, c’est un de ses lieutenants qui accepte, enfin ! de «comparaître» devant le JDD. Le dimanche 6 décembre 2020, Birame Soulèye Diop se présente au micro de la première radio-vision du Sénégal, en sa qualité d’Administrateur général des «Patriotes». Après tout, ce n’est qu’un jeu de questions-réponses ! Des auditeurs-militants ou militants-auditeurs de Pastef, pas tous, ne l’entendent pas de cette oreille. Ils lui reprochent dans leurs commentaires sur les réseaux sociaux, d’avoir répondu favorablement à mon invitation. Ils ne m’épargnent pas dans leur déferlement. Un véritable bashing dont ils ont le secret (…)

Diomaye aussi dans la danse

Outre l’émission «Jury du Dimanche», j’animais, avant mon décrochage journalistique à Emedia, une chronique hebdomadaire consacrée principalement à l’actualité politique au Sénégal. Cette chronique était du reste très engagée. Un de mes intimes très taquin la qualifiait de khoutba du vendredi, sermon du vendredi en wolof. J’admets qu’elle m’a valu sympathie et antipathie à la fois. C’est le sentiment que suscite généralement ce genre rédactionnel qui relève d’un exercice d’opinion.

Une des chroniques a eu l’heur de déplaire au numéro 2 de Pastef-Les Patriotes. Pré­noms et nom : Bassirou Diomaye Diakhar Faye. Il n’avait pas aimé, mais pas du tout alors, ma lecture de la célèbre affaire dite des «75 hectares de terres de Ndingler» affectées à l’industriel Papa Babacar Ngom. L’opposant de l’époque avait pris fait et cause pour une partie de la population locale, notamment de la commune rurale de Ndiaganiao. Un soutien loin d’être désintéressé de mon point de vue.

Dans ce qui ressemblait à une contre-chronique, celui qui n’était que candidat à la fonction de maire de ladite commune en pays sérère dont il est natif, Bassirou Diomaye Faye, pour ne pas le nommer, avait cru bon de… me sermonner sur la chaîne Youtube de Pastef, Jotna Tv. Ce qui est démocratiquement compréhensible. Voici un passage de sa répli­que :

«Si Mamoudou Ibra Kane est un journaliste sérieux, il devait savoir alors que Dr Téning Sène, Directrice nationale de l’aquaculture, responsable locale de l’Apr Ndia­ganiao et de la zone de Ndingler objet du litige, précisément Sandog, est membre du même comité.

D’autres membres du comité sont des militants de mouvements citoyens, de politiques comme moi-même membre de Pastef et d’apolitiques. Donc, pourquoi s’acharner sur moi en dépit de toute la franchise avec laquelle j’y suis allé sur sollicitation des habitants de Ndingler. Babacar Ngom a proféré des accusations fallacieuses contre nous pour la cause noble que nous défendons.

Que quelqu’un comme Mamoudou Ibra Kane, qui se réclame un grand journaliste (sic), prenne fait et cause pour une partie dans sa chronique avec des intentions ina­vouées…

Vous dites que «c’est le premier tour (avant l’heure) de la Présidentielle de 2024 qui se joue (à Ndingler) entre Pastef de Sonko et le pouvoir. C’est faux ! Avez-vous entendu une seule fois un membre de Pastef parler de cela, si ce n’est pour des positions personnelles ? Jamais ! Avez-vous entendu une seule fois Ousmane Sonko en parler ? Jamais ! Pourtant, il y a des choses que vous ignorez, qui motiveraient une communication de Ousmane Sonko sur le sujet. Mais, je me garderai de le dire ici (…).»

Ainsi, Bassirou Diomaye Faye «chronique» sur ma chronique. Il ne dira pas la suite de l’histoire. Sans aucune censure ni autocensure, il sera invité dans l’émission Yes week-end diffusée le samedi matin sur notre chaîne iTv. Il parlera de long en large de l’affaire Ndingler et d’autres sujets d’actualité.

Ma chronique incriminée par l’ancien Secrétaire général de Pastef se donne à lire et à écouter (la version audio existe) :

«Et si seulement l’affaire des terres de Ndingler était le premier tour, avant l’heure, de l’élection présidentielle de 2024 ? Difficile de ne pas voir un relent politique dans le dénouement provisoire arrêté par le gouvernement. Ndingler va cultiver ses champs le temps d’un hivernage, en attendant une solution définitive avec la Sedima de Babacar Ngom. Telle est la substance du compromis annoncé par le ministre de l’Intérieur. Un pouvoir central qui a déjà le regard rivé sur l’échéance électorale prévue dans 4 ans et qui n’avait aucune envie de laisser un lopin de terre à une opposition, incarnée par Pastef de Ousmane Sonko dans cette zone rurale ; laquelle opposition n’a pas hésité, à son tour, à faire des «terres promises» son cheval et son arme pour les batailles futures.

Avant même la Prési­dentielle, il y a l’étape des élections locales renvoyées aux calendes sénégalaises et qui se tiendront en principe en mars 2021 au plus tard. D’où l’enjeu politique des terres de Ndingler et de toutes les autres terres. Tant mieux si le succédané préconisé peut atténuer la tension, faute de mieux. Mais attention, la solution peut décourager plus d’un investisseur.

L’environnement des affaires est surveillé de très près par la haute finance. Car l’insécurité juridique est la porte ouverte à toutes les insécurités.»

(…) Coup de théâtre dans un ciel serein «ndinglérien». Le 29 janvier 2026, l’homme d’affaires Babacar Mbaye renonce aux terres de Ndingler. Dans une déclaration écrite largement relayée, le patron de la Sedima explique avoir pris sa décision «dans un esprit de paix, de responsabilité et de dépassement».

Tout est bien qui finit bien, est-on tenté de dire. Ce feuilleton foncier a toutefois quelque chose d’ironique et de curieux. En effet, l’affaire dite des «75-80 hectares de Ndingler» avait éclaté à la veille des élections municipales de 2022. La voilà qui est close à un an des consultations locales de 2027. Faut-il y voir une simple coïncidence calendaire ou plutôt des raisons non encore avouées ? Lors des premières élections territoriales, l’alors opposant Bassirou Diomaye Faye convoitait la commune de Ndiaganiao. Celles à venir se dérouleront sous son magistère en tant que président de la République, avec une forte probabilité de voir des listes estampillées «Coalition Dio­maye Président». Le futur nous le dira…

Sagesse constitutionnelle

Les décisions du Conseil constitutionnel, rendues entre février et mars, ont éloigné tout d’un coup le Sénégal de l’ère des «Sept incompétents». Comme si le pays de Isaac Forster, Ousmane Goundiam, Ousmane Camara, Assane Bassirou Diouf, de Kéba Mbaye, vivait un nouveau printemps : le printemps du Juge constitutionnel. Parmi les grands hommes et les grandes dames de la Magistrature sénégalaise, on ne peut passer sous silence Youssou Ndiaye, Babacar Sèye, Mireille Ndiaye, Cheikh Tidiane Diakhaté, Layti Kama, Seydou Ba, Cissé Kane, Suzanne Diop, Dior Fall Sow, Andrézia Vaz, Seynabou Ndiaye Diakhaté, Marie-José Crespin, pour ne citer que ceux-là. Le Président Mamadou Badio Camara et ses collègues de la rue Saint Jean auront sauvé l’honneur de toute une Nation, en se saisissant du report de l’élection présidentielle avec, en bandoulière, tel un sacerdoce, «le devoir d’ingratitude».

(…)

Ce que Mamadou Badio Camara m’a dit…

Un peu plus de trois mois après l’installation du nouveau chef de l’Etat Bassirou Diomaye Faye, je sollicite une audience avec le Président du Conseil constitutionnel. L’ap­pétit venant en mangeant, je pousse plus loin ma gourmandise pour l’information authentique. Tout acteur politique que je suis devenu, je ne perds pas pour autant mes réflexes de journaliste. Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces, s’accorde-t-on à dire.

Pour accéder à la personne morale du Conseil constitutionnel, je passe naturellement par son collègue. Je ne peux pas, mais surtout je ne dois pas faire autrement. D’autant que l’éminent juge a eu l’amabilité de me recevoir à son domicile à un moment crucial, où la haute juridiction est encore sur la sellette. Là également, le haut magistrat fait montre, à mon endroit, d’une humilité et d’une disponibilité aussi épatantes qu’inspirantes. Question de confiance, et il faut le dire : la confiance est contagieuse. Il me met aussitôt en contact avec l’assistante du Président Mamadou Badio Camara qui, à son tour, accepte de m’accueillir sans la moindre hésitation. Le rendez-vous est fixé pour le mardi 23 juillet, à 12 heures. A midi tapant, je me présente à la porte d’entrée de l’immeuble n°68, rue Saint Jean XXIII. Je tends ma pièce d’identité à l’agent de sécurité, qui s’assure que je figure bien sur la feuille d’audience du maître des lieux. Il m’indique la direction du bureau du Président. Il faut dire que je ne suis pas dépaysé en mettant les pieds dans cette vieille bâtisse. J’y suis venu plusieurs fois, d’abord pour voir le serviable Oumar Watt, ancien Media specialist de l’ambassade des Etats-Unis avant que celle-ci ne déménage aux Almadies. J’y suis ensuite revenu quand l’immeuble a abrité le ministère de la Justice, pour rencontrer, dans le cadre professionnel, les anciens gardes des Sceaux Sidiki Kaba et Malick Sall, ou encore, une autre fois, le Conseiller spécial du ministre Sall, le journaliste Daouda Ndiaye (…)

Le Président Camara ne me fait pas attendre longtemps pour me recevoir. Je lui ai serré la main pour la première fois lors de la prière de l’Aïd al-Fitr ou Korité, à la Mosquée oumarienne où nous avons nos habitudes tous les deux. Mais, c’est la première fois -qui allait être la dernière- que j’ai un tête-à-tête avec l’ancien Premier président de la Cour suprême. Admis à faire valoir ses droits à la retraite en mai 2020 et remplacé à la présidence de la juridiction suprême par Cheikh Tidiane Coulibaly jusqu’alors Premier procureur général, Mamadou Badio Camara est nommé membre du Conseil constitutionnel en 2021. Il est ensuite promu président de l’institution en septembre 2022, en remplacement de Papa Oumar Sakho, arrivé à la fin de son mandat. Signe du destin, les juges Camara et Coulibaly ont siégé ensemble en tant que «Sages», au propre et au figuré.

Macky, Karim, Sonko, Diomaye, Ba…

Ma discussion avec le président du Conseil constitutionnel tourne autour de son évaluation du processus électoral, principalement la gestion des dossiers de candidature qui ont fait grand bruit dans le pays. Pour ce qui est de Karim Wade, de Ousmane Sonko et de tous les candidats lésés, Badio Camara confesse que le Conseil ne pouvait faire autre chose que de les invalider, en se basant sur «les dispositions pertinentes de la loi».

Quid du cas de Bassirou Diomaye Diakhar Faye dont la candidature a fait l’objet d’un recours aux fins d’invalidation par le Premier ministre et candidat Amadou Ba ?

Mamadou Badio Camara fonde la décision de la juridiction qu’il dirige sur un argument très simple : le candidat de la coalition «Diomaye Président», appelé habilement «Diomaye mooy Sonko» par ses partisans, ne peut être disqualifié sur la base de sa seule détention provisoire, encore moins sur le fondement de la dissolution de Pastef-Les Patriotes dont il est le Secrétaire général. Autrement dit, aucun texte n’empêche la candidature de celui qui sera élu président de la République du Sénégal, quelques semaines plus tard.

Croit-il que ses collègues Coulibaly et Ndiaye ont pu céder aux sirènes de la corruption de la part d’un candidat pour éliminer un autre candidat ?

Il répond par la négative en témoignant sur la probité morale des mis en cause. Le Président Camara précise à son tour, qu’il n’a pas une connaissance intime de l’ancien argentier de l’Etat.

(…) Répondant toujours à ma question sur le sujet de la corruption, Mamadou Badio Camara fait remarquer que le Premier ministre Amadou Ba a introduit deux recours en invalidation, l’un contre la candidature de Bassirou Diomaye Faye et l’autre contre celle de Cheikh Tidiane Dièye. «Pourtant le Conseil constitutionnel l’a doublement débouté», tranche le premier des «sept Sages». Comme pour clore le débat.

Le testament de Badio Camara sur le parrainage

Pour ouvrir plutôt un autre chapitre. Le Président Camara consent à aborder la question préoccupante des parrainages (…)

Avec le recul, le Président Mamadou Badio Camara reconnaît «l’imperfection du système de parrainage». On le sait, la perfection n’est pas de ce monde. Il est non seulement favorable à son évaluation en vue de son amélioration, mais aussi et surtout, il estime que le travail purement technique doit être confié à une structure autre que le Conseil constitutionnel, qui doit «se concentrer sur sa mission essentielle» : le contrôle de la constitutionnalité des lois et la veille sur le fonctionnement régulier des institutions. Pour ainsi dire, le filtre du parrainage doit lui-même être… filtré.

Avant de boucler le tour d’horloge qu’a duré notre rencontre, le Président Camara me livre une ultime confidence. L’interpellant sur le fameux débat relatif au «troisième mandat», il me révèle l’avis qu’il a donné au Président Macky Sall qui l’avait «discrètement sollicité». Sans m’en glorifier autre mesure, je dois dire, par respect à la mémoire de la personne morale du Conseil constitutionnel, que j’ai eu la primeur de ses confidences en juillet 2024 déjà, c’est-à-dire bien avant celles qu’il a faites au micro d’un journaliste français. En effet, début octobre à Paris, lors de l’édition 2024 de la Nuit du Droit au Conseil constitutionnel français, sur invitation de son homologue Laurent Fabius, le Président Mamadou Badio Camara, évoquant la requête de l’ancien chef de l’Etat sénégalais, a déclaré devant son auditoire :

«Il y a eu une demande d’avis sur l’éventualité d’un 3ème mandat. L’avis a été donné très rapidement, très vite, sur l’impossibilité de briguer un troisième mandat compte tenu de la disposition constitutionnelle qui règle le problème et vu le fait que le Président venait d’exercer deux mandats consécutifs. Cela a peut-être influencé la décision de renoncer à cette tentative de troisième mandat.»

Au cours de la messe parisienne, Badio Camara avouera avoir subi «beaucoup de pression» qu’il trouve «normale dans un contexte d’élection présidentielle». Paris valait bien également une messe… d’octobre.

A Dakar, quelque trois mois plus tôt, mon entrevue (23 juillet 2024) avec le «constitutionnaliste en chef» du Sénégal arrive à son terme. Le Président Mamadou Badio Camara me raccompagne à la porte comme il m’avait accueilli : debout. Droit dans ses bottes.

Ce premier entretien était aussi le dernier. Nous l’ignorions tous les deux. Né en 1952, mon illustre hôte décède le jeudi 10 avril 2025. Adieu Président !