Entre offensive politique et dialogue de crise : le face-à-face entre Ousmane Sonko et l’Ums, ce vendredi à la Primature, marque un tournant dans les relations entre l’Exécutif et le Judiciaire. Alors que le chef du gouvernement souffle le chaud et le froid, passant des attaques directes au Maroc à des promesses de réforme à Dakar, l’attitude jugée «conciliatrice» des magistrats provoque un malaise.
Par Bocar SAKHO – Après l’offensive verbale depuis l’étranger, la pommade locale ? Le contraste entre la virulence du discours de Casablanca et la courtoisie protocolaire de la Primature crée une dynamique politique fascinante : d’un côté, on maintient la pression populaire sur le système, de l’autre, on voudrait gérer les affaires de l’Etat avec les acteurs du secteur ? Le 27 janvier 2026, lors d’une rencontre avec la communauté sénégalaise établie au Maroc, le Premier ministre a franchi un nouveau palier dans sa critique systémique de l’appareil judiciaire. Ses propos, qualifiés de particulièrement virulents, visaient nommément certains magistrats et dénonçaient un système qu’il juge encore inféodé à des intérêts politiques ou au fameux système qu’on peine encore à démanteler.
Après le Maroc, la Primature : les deux visages de la relation Sonko-Justice
Ces «attaques du Maroc» ne sont pas isolées, mais s’inscrivent dans une rhétorique huilée que le chef du gouvernement maintient depuis son accession à la Primature. Trois jours seulement après ces sorties, Ousmane Sonko a reçu le Bureau exécutif de l’Union des magistrats sénégalais (Ums), dirigé par Cheikh Ba. Le communiqué de la Primature évoque des échanges «riches et constructifs», et une volonté de moderniser le service public de la Justice. En apparence, Ousmane Sonko semble vouloir dissocier sa critique des individus (les magistrats visés) de son soutien à l’institution (réforme des conditions de travail, modernisation).
Le Forum du justiciable tire la sonnette d’alarme
L’analyse de cette rencontre ne peut occulter la réaction critique de la Société civile, notamment celle du Forum du justiciable, portée par Babacar Ba. Elle soulève deux points de crispation majeurs : pour de nombreux observateurs, l’Ums semble avoir manqué à son devoir de protection de la dignité du corps judiciaire. En choisissant la voie du dialogue immédiat après qu’ont été publiquement fustigés certains juges, l’organisation donne l’impression de subir le rapport de force imposé par l’un des poids de l’Exécutif, plutôt que de défendre l’honneur des magistrats attaqués. La démarche de l’Ums est perçue comme un signe de fragilité. Au lieu d’une réponse institutionnelle ferme exigeant le respect de la séparation des pouvoirs, la rencontre de ce vendredi peut être interprétée comme une forme de «normalisation» de la critique politique envers les juges. «La démarche de l’Union des magistrats sénégalais (Ums), consistant à rencontrer le Premier ministre Ousmane Sonko à la suite de ses sorties publiques mettant en cause certains magistrats, donne l’impression que l’organisation s’éloigne de sa mission première : la défense des intérêts moraux et de la dignité du corps judiciaire. Une telle posture soulève de sérieuses interrogations, car les propos de M. Sonko, par leur gravité et leur caractère attentatoire à l’honneur des magistrats, auraient dû appeler, de la part de l’Ums, une réaction de fermeté, de principe et de protection institutionnelle, plutôt qu’une démarche perçue comme conciliatrice et donner l’image d’une Justice trop proche du Pouvoir exécutif», souligne M. Ba.
Aujourd’hui, le Sénégal assiste à un jeu d’équilibre complexe. D’une part, un Pouvoir exécutif qui utilise la critique publique comme levier de pression pour «accélérer» les réformes judiciaires. De l’autre, une organisation (l’Ums) qui semble privilégier la diplomatie de couloir au risque de paraître «sous tutelle». L’enjeu de cette confrontation dépasse les simples griefs personnels : il s’agit de savoir si la modernisation de la Justice peut se faire sans l’affaiblissement symbolique de ceux qui la rendent. L’image d’une «Justice trop proche du pouvoir», telle que dénoncée par le Forum du justiciable, reste le principal défi de crédibilité pour les mois à venir.
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