La controverse née dernièrement de l’éventuelle présence de l’aflatoxine dans le riz au Sénégal est typique de la gestion erratique de la production agricole au Sénégal. Le gouvernement agit comme s’il voulait une chose, et faisait tout pour ne pas l’obtenir. Il n’y a pas encore un mois que le ministère du Commerce, devant faire face à une fronde des producteurs de riz de la vallée du fleuve Sénégal, a annoncé des mesures de restriction de l’importation du riz sur le sol national, afin de permettre l’écoulement d’environ 40 000 tonnes de riz local résultant de la production de la saison dernière.

M. Serigne Guèye Diop a par ailleurs annoncé une subvention de 50 francs Cfa par kilo de riz, destinée à favoriser la transformation du riz local et aider à faire baisser les prix. Le riz local, du fait de nombreuses charges pesant sur les producteurs, a toujours été plus cher que le riz importé, en provenance principalement de Thaïlande et du Vietnam. Mais il arrive également que le Sénégal importe grandement les surplus de production en provenance de Chine et/ou d’Inde.

Depuis des décennies, le Sénégal a toujours cherché à réduire sa dépendance en riz provenant de l’étranger. Et cette politique a consisté à favoriser la production locale. En 2008, la crise alimentaire mondiale a affecté le Sénégal, car les différents pays exportateurs de riz faisaient de la rétention, en privilégiant la consommation de leurs populations. Cela a contraint, au mois de mai de cette année, le Président Abdoulaye Wade à lancer la Grande offensive agricole pour la nourriture et l’alimentation (Goana). Elle a surtout consisté à distribuer des terres, des équipements et des semences à tout citoyen sénégalais qui se sentait l’âme de retourner à la terre. Le gouvernement facilitait l’accès aux intrants à tout agriculteur ou tout groupement agricole qui voulait augmenter sa production. La Goana a eu des résultats contrastés, mais elle a favorisé une certaine hausse dans la production de produits comme le maïs et le manioc, ainsi que sur certaines spéculations horticoles. Le riz, qui était ciblé, n’a pas connu de hausse notable de production, contrairement aux annonces triomphalistes de certains ministres.

Cette spéculation étant le premier produit de consommation nationale, Macky Sall a voulu en faire sa priorité dès son arrivée au pouvoir. C’est ainsi qu’il a proclamé, dès 2012, sa volonté de réaliser l’autosuffisance en riz en 2018. Et le gouvernement y a mis les moyens. En 2012, la production nationale était estimée à plus de 340 000 tonnes de riz, pour un niveau de consommation de près de 1 million de tonnes, très largement couverte par les importations. Le gouvernement de Macky Sall a consacré beaucoup de moyens et de ressources financières, matérielles et humaines, mais il n’a jamais pu combler le gap. Aujourd’hui, le taux de consommation de riz au Sénégal dépasserait les 2, 3 millions de tonnes par an, selon les statistiques de plusieurs institutions dont l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd). Cela représenterait un peu plus de 265 milliards de Cfa de devises qui vont à l’étranger. D’ailleurs, le Sénégal est le troisième consommateur de riz en Afrique, après le Nigeria et la Côte d’Ivoire, avec une consommation de près de 100 kilos par personne et par an. C’est dire que les enjeux vont au-delà même de l’indépendance alimentaire.

La culture du riz, bien avant même celle de l’oignon et de la tomate, modèle fortement le paysage géographique et économique de la vallée du fleuve Sénégal. Près d’un ménage sur 5 dans la région tire sa subsistance de la culture, de la transformation ou de la commercialisation de cette céréale. Ce n’est pas pour rien que les plus grosses agences de La Banque Agricole (Lba), le bras financier de l’Etat dans le domaine agricole, sont installées dans la région du fleuve. Sans ses apports, et les subventions publiques, il serait illusoire de continuer à croire à atteindre un jour une quelconque autosuffisance alimentaire. Et dans ces conditions, quand une structure aussi crédible que le Codex alimentarius du Sénégal, par le biais de ses responsables, indique la présence de l’aflatoxine dans le riz consommé à Dakar, il n’arrange les affaires de personne. L’opinion qui a reçu l’information, l’a gobée de la même manière qu’elle avale la nourriture à consommation rapide (fast food).

Il a fallu attendre de voir un début de panique pour que les pouvoirs publics se sentent contraintes de rectifier le tir, en expliquant que les échantillons contaminés étaient essentiellement minimes par rapport à tout le lot contrôlé, et ne concernaient que du riz importé. Et même dans ce cas, cette contamination tenait plus aux conditions de conservation et de stockage, qu’à la production ou à l’importation. Bref, une fois de plus, le gouvernement du Sénégal a voulu jouer au médecin après la mort.

Les autorités sénégalaises actuelles n’ont peut-être pas gardé en mémoire les archives des années 1970-1980, quand le Sénégal a dû batailler fort à l’international pour laver notre arachide nationale de l’infamie de la contamination par l’aflatoxine. Il a fallu mobiliser toute notre diplomatie et nos services économiques pour éviter un embargo européen sur ce qui constituait à l’époque, l’un des plus importants produits d’exportation du Sénégal, et une de nos principales sources de devises étrangères. Il faudrait peut-être que la Sonacos rende public ce que lui a coûté la campagne négative, menée principalement par nos concurrents, sur l’huile d’arachide vendue en Europe. Cela pourrait donner aux actuels décideurs une idée de ce qu’il ne faut pas faire quand on a en charge des questions aussi vitales que l’alimentation d’une population.

En plus de son caractère stratégique dans l’alimentation nationale, le riz est aussi une spéculation pourvoyeuse de devises. Il joue un rôle éminent dans l’équilibre de notre balance commerciale. Pourquoi le gouvernement, qui y consacre tant de ressources, peut-il vouloir se saborder en laissant prospérer une si désastreuse communication ? Il est souvent facile d’accuser les médias ou les réseaux sociaux de répandre des informations non vérifiées. Or, dans ce cas, c’est le responsable même du Codex alimentarius qui a été à l’origine de la mauvaise information. Dans ce contexte aussi délicat, n’aurait-il pas été plus intelligent de privilégier une autre forme de communication ? Par ailleurs, en lieu et place de communiqué pour «corriger» l’erreur, n’aurait-il pas été plus efficace que la personne à l’origine de la «rumeur» vienne en parler directement aux médias ?

Ce cas nous montre que les pouvoirs publics sénégalais ont encore bien de choses à apprendre dans le domaine de la production agricole et de l’alimentation. Ne parlons pas que de la mauvaise publicité faite à nos productions, comme la mouche de la mangue du Sénégal, ainsi que d’autres encore. Nous pourrions parler des aberrations comme la taxation de nos productions, pour les pénaliser contre les importations. On connaît les cas de l’huile, du lait ou du sucre. Mais cela nous sortirait de l’aflatoxine.

Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn