Après vingt mois de détention de l’homme d’affaires Khadim Bâ, le Forum du justiciable, par la voix de son président Babacar Bâ, brise le silence. Entre accusations de fraudes douanières massives et démentis formels appuyés par des institutions stratégiques, ce dossier ultra-sensible dépasse le simple cadre judiciaire. Ce sont désormais la crédibilité de l’institution judiciaire, l’équité de la justice économique face aux champions nationaux et la stabilité de la souveraineté énergétique du Sénégal qui se jouent en coulisse.

Par Justin GOMIS – Vingt mois. C’est le temps qu’aura passé Khadim Bâ en détention sans que les autorités compétentes ne se prononcent définitivement sur son sort. Face à ce statu quo pesant, le Forum du justiciable tape du poing sur la table et exige un traitement juste, transparent et équitable. Au-delà du respect fondamental de la présomption d’innocence, l’organisation alerte sur l’impact d’une telle affaire sur l’image internationale du Sénégal et sur son secteur énergétique.

Pour comprendre les ressorts de ce feuilleton judiciaire, il faut revenir aux griefs portés par la Douane sénégalaise contre l’homme d’affaires. L’admi­nistration douanière articule ses accusations autour de trois axes principaux : il est reproché à Khadim Bâ d’avoir produit de faux documents bancaires pour obtenir le paiement de cargaisons de carburant qui ne seraient jamais arrivées au Sénégal. L’accusation soutient que les droits d’importation exigibles n’ont jamais été acquittés. La Douane pointe du doigt un montant de 44 milliards F Cfa non rapatriés, sur un chiffre d’affaires global déclaré de plus de 800 milliards F Cfa.

La riposte de la défense : des preuves institutionnelles à l’appui

Face à ce cahier des charges accablant, la défense de Kha­dim Bâ oppose une fin de non-recevoir catégorique et aligne des arguments documentés qui viennent fragiliser la thèse de l’accusation. Quatre piliers institutionnels et techniques soutiennent la version de l’opérateur économique, selon le président du Fj : la Société africaine de raffinage (Sar) a officiellement confirmé que les bateaux incriminés sont bel et bien arrivés à bon port et que l’intégralité des droits de douane a été payée, pièces justificatives annexées au dossier. Ensuite, un expert financier indépendant, directement man­daté par les juges d’instruction, a conclu que la Sar était l’importateur réel et que l’ensemble des taxes avaient été régulièrement réglées. Sans oublier la validation de Dakar-Pétrole : la plateforme obligatoire pour toutes les importations de fuel au Sénégal a également validé l’existence et la conformité des livraisons. Quid du feu vert de la Bceao ? Concernant le délit présumé de change, la défense précise que toutes les transactions ont été effectuées en F Cfa sur le territoire national. Aucun flux financier n’ayant quitté le pays, la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) a validé la conformité de ces opérations. «A la lumière de ces éléments, la transparence et l’équité exigent que la vérité soit établie afin de préserver la stabilité de notre secteur énergétique», soutient Babacar Bâ, président du Forum du justiciable.

L’affaire Khadim Bâ prend désormais une tournure politique et économique majeure. Le Forum du justiciable s’étonne publiquement des écarts de traitement constatés dans des dossiers de délit de change similaires, soulevant la question d’une justice à deux vitesses au détriment des investisseurs locaux. Il rappelle que deux autres sociétés ont transigé 32 millions et 557 millions F Cfa pour des montants indexés de 164 milliards et 846 milliards F Cfa dans le cadre d’un dossier de défaut de rapatriement. Cette asymétrie de traitement entre des opérateurs étrangers ou bancaires -ayant bénéficié de transactions douanières clémentes- et un capitaine d’industrie national maintenu dans les liens de la détention suscite de profondes interrogations.

Il est désormais urgent que la Douane et les autorités judiciaires édifient l’opinion publique. Pour le Sénégal, l’enjeu ne se résume plus seulement à juger un homme, mais à prouver sa capacité à offrir une justice économique lisible, équitable et protectrice de ses propres forces vives.

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