Dans le cadre du festival Urbanoiz, deux panels ont réuni des figures majeures du hip-hop féminin sénégalais. Rappeuses, beatmaker, photographes, militantes : elles ont mis des mots sur des trajectoires marquées par la résistance. Le tout sans se mettre d’accord sur tout.

Le Goethe Institut a accueilli, le temps d’un festival, une parole rare. Celle des femmes qui ont construit le hip-hop sénégalais, souvent dans l’ombre, rarement sous les projecteurs. Deux panels, plusieurs générations, un fil conducteur : la liberté comme condition d’existence artistique. Et, en creux, la question qui fâche : à quel prix ?

Sur la création, le consensus est immédiat. «Créer, pour moi, c’est déjà la liberté», pose Oumy Guèye alias OMG, qui a fait du rap un acte anticonformiste dans un milieu qui n’attendait pas les femmes. Miami (Aminata Thiam) abonde : «Quand tu te limites trop, tu n’as pas cette vraie connexion, tu ne vas pas au bout de ce que tu veux dire.» La liberté d’expression comme carburant premier, avant la technique, avant le marché.

Mais c’est sur la question de la légitimité que les nuances apparaissent. Aye Girl, beatmaker, raconte qu’elle devait se justifier sur chaque production : «On me demandait : «est-ce que c’est réellement toi qui fais les prods ?».» Sa réponse, pragmatique : travailler plus, pas pour les autres, mais pour soi. «Il faut être compétent. Ce sont tes actions qui vont refléter ce que tu es réellement.» Ina Macosy, photographe, vidéaste et cinéaste, pose, quant à elle, un défi d’une autre nature : «Mon challenge, c’est la liberté artistique. Comment j’exprime ce que je ressens, et que le public sente la même chose dans la photo.» Deux femmes de l’ombre, deux manières d’habiter leur art sans demander la permission.

Le second panel a décalé le prisme. Mounaya, juriste de formation reconvertie dans le rap, revendique une plume aiguisée par le Droit : «Chaque mot a une responsabilité. Ça a apporté un peu plus de sérieux à ma plume, et ça a donné une plus grande densité à mes mots.» Une rigueur qui tranche avec la spontanéité revendiquée par d’autres, sans pour autant s’y opposer.

La question du voile a traversé les débats comme un révélateur. Mina la voilée confie avoir été contrainte, au début de sa carrière, d’enlever le hijab pour intégrer son groupe : «On a fait 20 réunions pour me demander d’enlever le voile, parce qu’il y avait un message à faire passer.» Elle s’est exécutée. Elle y est revenue. Sa conclusion est sans appel : «Le hip-hop peut fermer des portes.»

Wasso Tounkara, du collectif «Gënji Hip-Hop», apporte une réponse collective à ces résistances individuelles : ««Gënji de Hip-Hop», c’était d’abord un espace pour que les femmes se retrouvent, parce qu’on évoluait toutes dans le hip-hop, mais on ne se connaissait pas réellement.» De la chanson à l’action militante, il n’y a qu’un pas, à condition de le franchir ensemble.

Fatim 44, pionnière du rap hardcore, balaie les obstacles d’un revers. Elle est arrivée avec de l’expérience, un mental forgé sur les scènes les plus exigeantes du pays, et elle a mis le public «en quête». Pas de plainte. Juste de l’affirmation. Elle pose néanmoins un constat lucide : vingt ans après ses débuts, si les femmes ont investi toutes les branches du hip-hop, du beatmaking au graffiti, en passant par la photographie, «les femmes dans la danse hip-hop ont disparu. Il y en a moins maintenant».

Ce que ces panels ont mis en lumière, c’est la diversité d’un même combat. Créer sans s’excuser ne se décline pas de la même manière selon qu’on est juriste-rappeuse, beatmaker contestée ou photographe invisible. Ce qui rassemble toutes ces femmes, au-delà des trajectoires et convictions : l’entêtement.

Par Malick GAYE-mgaye@lequotidien.sn