Face à la précarité et aux pesanteurs socioculturelles qui brisent l’avenir des jeunes filles, la jeunesse de Mbour prend son destin en main. A travers une caravane et la remise d’un mémorandum au Préfet, elle réclame des sanctions exemplaires et la fin de l’impunité.
Par Alioune Badara CISS – Les jeunes de Mbour ont décidé de prendre leur destin en main. Réunis lors d’une grande randonnée pédestre et caravane de sensibilisation à travers les rues de la ville, des dizaines d’adolescents et de représentants d’associations locales ont haussé le ton contre les mariages d’enfants et les grossesses précoces. L’événement, organisé par l’Ong Jeunesse et développement (Jed) en partenariat avec l’Ong Raes et les services techniques de l’Etat, s’inscrit dans le cadre du projet régional «C’est la vie».
L’un des moments forts de la journée a été la remise d’un mémorandum poignant adressé au Préfet du département. Chargée de porter la voix de ses pairs, la jeune Fanta Kouyaté, bénéficiaire du projet «Jeune fille en mouvement», a tiré la sonnette d’alarme sur l’ampleur de la crise à l’échelle nationale et locale. «Près de 2 millions de jeunes filles sénégalaises sont menacées. Environ 31% des femmes âgées de 20 à 24 ans ont été mariées avant 18 ans et 15% des adolescentes de 15 à 19 ans ont déjà connu une grossesse», a martelé Fanta Kouyaté devant l’assistance.
Une vulnérabilité accentuée par la précarité et le tourisme
Si le phénomène touche l’ensemble du pays, le département de Mbour paie un tribut particulièrement lourd. En plus des facteurs structurels comme la pauvreté et les poids socioculturels, la zone fait face aux effets pervers de sa forte activité touristique. Selon les termes du mémorandum, la précarité contraint de nombreuses adolescentes à une «économie de survie», les exposant à des relations transactionnelles et à des abus sexuels. Les mariages précoces ou forcés sont alors trop souvent utilisés, à tort, comme des échappatoires pour «réparer l’honneur» ou soulager la dette financière des ménages.
Ces pratiques ont des conséquences désastreuses : explosion de l’abandon scolaire, hausse de la mortalité maternelle et infantile, et précarisation chronique. «Chaque fille qui quitte l’école est une perte en capital humain pour le département et le pays», s’est indignée Fanta Kouyaté, appelant l’autorité préfectorale à appliquer rigoureusement la loi et à mettre fin à l’impunité des agresseurs et des complices familiaux.
Sensibiliser à la base et impliquer toute la communauté
Pour l’Ong Jeunesse et développement, cette journée de mobilisation n’est que la face visible d’un travail de fond mené quotidiennement dans les quartiers et les établissements scolaires. «On ne peut pas lutter contre les mariages d’enfants et les grossesses précoces sans toucher directement la cible principale : les adolescents âgés de 15 à 19 ans. Mais nous travaillons aussi avec les parents, les écoles et toute la communauté», explique Alice Marie-Neny Badji, chargée de projet au bureau Jed de Mbour. «Si nous luttons, c’est pour protéger leurs droits fondamentaux et leur permettre de se concentrer sur leur avenir éducatif et professionnel.»
L’initiative a reçu le soutien appuyé des services de l’Etat et du Comité départemental de protection de l’enfance (Cdpe). Représentant le Préfet à cette cérémonie, Mbacké Diouf, coordinateur du Centre-Conseil pour adolescents de Mbour, a salué une dynamique essentielle pour impliquer la jeunesse périurbaine et rurale dans la recherche de solutions.
Un enjeu de santé publique et de survie
Sur le plan médical, la situation demeure critique. Donner en mariage des jeunes filles de 12 à 14 ans expose ces dernières à des complications obstétriques graves telles que les fistules, voire au décès lors de l’accouchement. «Quand on donne une enfant en mariage, au vu de sa morphologie physique, il y a de réels dangers pour sa santé. C’est une question de vie ou de mort», avertit Omar Sagna, chef du Service départemental du développement communautaire et Point focal du Cdpe. «Nous avons l’obligation d’intervenir par le plaidoyer, la sensibilisation et les forums pour dissuader les familles et stopper cette pratique dangereuse.»
Face à ces urgences sanitaires, éducatives et juridiques, les adolescents de Mbour ont réaffirmé leur volonté de ne plus être des victimes passives. En réclamant des espaces d’accueil sécurisés, un meilleur accès à la santé de la reproduction et des mécanismes de réintégration scolaire pour les jeunes mères, ils entendent faire de Mbour un territoire inclusif où la jeunesse redevient l’architecte de son propre avenir.
abciss@lequotidien.sn

Commentaires (0)
Soyez le premier à réagir.
Se connecter pour commenter