De la rencontre entre la comédienne franco-italienne, Céline Lombardi, et le metteur en scène sénégalais, Alioune Sané, est née la compagnie franco-sénégalaise «Entheos Ño Far». Actuellement en résidence de création autour de «Terre rouge», une œuvre poétique et engagée du dramaturge burkinabè Aristide Tarnagda, le duo interroge les blessures de la migration et les dérives de la modernité. Une coproduction majeure qui jette un pont culturel entre la France et le Sénégal.

Par Amadou MBODJI – La rencontre entre deux trajectoires artistiques a donné naissance, en 2024, à la compagnie franco-sénégalaise «En­theos Ño Far». Un nom en forme de pont linguistique et spirituel qui fusionne le grec et le wolof : «Entheos» signifie «en Dieu» ou «avec joie», tandis que «Ño Far» scelle la promesse du «nous sommes ensemble». Les deux fondateurs ont formalisé leur collaboration en France, où ils résident. D’un côté, la comédienne franco-italienne, Céline Lom­bardi, qui effectue son tout premier voyage au Sénégal. De l’autre, le metteur en scène sénégalais, Alioune Sané, actuellement à Dakar avant son retour programmé dans l’Hexa­gone, et par ailleurs membre actif de la compagnie E’leuk Théâtre de Saint-Louis, présidée par Mamadoune Koné.

Une création née entre Saint-Louis et Dakar

Invitée à Saint-Louis au début du mois de mai pour participer à la Semaine artistique de l’environnement et du développement durable (Saedd) -un événement phare d’ouvertures culturelles porté par E’leuk Théâtre-, Céline Lombardi a fait d’une pierre deux coups. Ce séjour a marqué le coup d’envoi d’une résidence de création intense avec Alioune Sané autour de la pièce Terre rouge. Ce spectacle est le fruit d’une coproduction ambitieuse entre la Compagnie Entheos Ño Far, la Compagnie E´leuk Théâtre et le Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Coumba Rose de Dakar.

«Je suis venue au Sénégal à l’occasion de la Saedd, et pour commencer en même temps cette résidence avec Alioune autour du texte Terre rouge. Nous en avions déjà présenté une mise en lecture l’année dernière à Montreuil, en France», explique Céline Lombardi. La confidence est recueillie quelques minutes seulement après une représentation donnée un mercredi matin au Grand Théâtre, face à un parterre d’élèves venus découvrir ce temple de la culture sénégalaise.

La terre malmenée par le modernisme

Ecrit par le dramaturge et metteur en scène burkinabè, Aristide Tarnagda, Terre rouge est un texte d’une grande beauté, profondément poétique, mais aussi résolument politique. Il aborde avec sensibilité l’exil, l’exploitation des ressources, le vivre-ensemble et la déchirure de l’arrachement géographique. C’est une œuvre chorale où se bousculent les souvenirs d’enfance et le constat amer de la déstructuration des paysages traditionnels face à l’avènement d’une modernité mécanique et agressive.

Ces questions de déracinement résonnent intimement avec le parcours de Céline Lombardi. Fille d’une mère italienne et d’un père français, sa vie s’est construite au gré des migrations familiales après le divorce de ses parents à l’âge de six ans : «Mon parcours s’est dessiné à travers de nombreux déplacements. J’ai quitté la France pour l’Italie, puis je suis partie en Nouvelle-Calédonie où j’ai vécu pendant dix ans, avant de revenir en France pour mes études, de repartir en Italie et de revenir encore. Mon histoire est traversée par ces mouvements, ces départs successifs et ces formes d’arrachement qui façonnent une existence», confie-t-elle.

Interroger le modèle de développement occidental

L’ambition de la compagnie est désormais de faire voyager Terre rouge à travers le Sénégal, puis sur les scènes d’Afrique et d’Europe (notamment en Belgique et en Suisse).

La comédienne précise que le texte ne condamne pas le progrès en soi, mais interroge la trajectoire matérialiste des sociétés occidentales, souvent axée sur la surconsommation au détriment du vivant. A travers les métaphores du métro souterrain ou de l’isolement devant les écrans de télévision, Aristide Tarnagda invite à redéfinir le bonheur.

«Quelle est notre relation à la terre ? Que détruit la modernité ?, s’interroge l’actrice. Pour mon premier voyage ici, j’ai été profondément marquée par la pollution plastique visible hors des villes, sur des terres pourtant agricoles. Exploiter une terre jusqu’à la détruire au nom du capitalisme ne peut pas être une réponse. Cette réflexion traverse notre mise en scène, mais elle dépasse notre spectacle : elle concerne le monde entier.»

Le théâtre comme un rituel vivant

Subjuguée par la vitalité culturelle du pays de la Teranga, Céline Lombardi ne tarit pas d’éloges sur les comédiens locaux : «J’ai vu des spectacles d’une énergie incroyable. J’ai parfois eu l’impression d’assister non pas simplement à une représentation, mais à un véritable rituel vivant. Le rapport au collectif y est d’une puissance rare.»

Rien ne prédestinait pourtant la jeune femme aux planches de manière linéaire. Après des études de lettres modernes et de Français langue étrangère (Fle), elle s’était spécialisée en relations interculturelles à la Sorbonne Nouvelle. Son projet de fin d’études était alors consacré à la mémoire orale des Kanaks de Nouvelle-Calédonie, envoyés en métropole lors des expositions universelles et cruellement exhibés comme des «curiosités humaines».

Face à des blocages politiques entourant ce sujet de recherche, elle bifurque vers le théâtre en intégrant le prestigieux Théâtre de l’Unité. D’abord stagiaire, puis administratrice au sein de cette compagnie iconique du théâtre de rue français des années 1970, elle y apprend le métier sur le terrain avant de passer de la gestion administrative à la scène.

C’est finalement par l’intermédiaire de son amie proche, Sarah -l’épouse de Alioune Sané-, qu’elle rencontre le metteur en scène sénégalais. Un coup de foudre artistique immédiat, basé sur des valeurs partagées comme la pratique du théâtre-forum. Aujourd’hui, avec Terre rouge, le duo prouve que le théâtre demeure l’un des plus beaux outils de dialogue et de vigilance citoyenne entre les continents.

ambodji@lequotidien.sn