L’édition du forum Technovation qui s’est tenue à Rabat en juin dernier, sur invitation du groupe Philip Morris International (Pmi), aura été un moment majeur d’échanges dédiés à l’innovation, à la science et à la santé publique. Lors de la rencontre, il a été mis sur la table la question de la maîtrise ou non par l’Afrique de la prise de décision en matière de santé publique. Qui a l’autorité pour déterminer ce qui est approprié pour notre continent et ses communautés en matière de politiques de santé ? La question était au cœur des débats.

Par Serigne Saliou DIAGNE – Les nations africaines doivent pouvoir concevoir leurs politiques de santé à partir de leurs propres réalités épidémiologiques, sociales et économiques, plutôt que d’importer mécaniquement des modèles pensés ailleurs, pour d’autres populations, dans d’autres contextes. Tel est le constat de plusieurs experts qui considèrent que la souveraineté sanitaire ne doit pas être un slogan dont la réalité n’est pas effective sur le terrain. Les stratégies de réduction de risque en Afrique sont des exemples concrets de comment l’Afrique se doit de prendre l’initiative pour que les politiques, orientations et mesures proposées à ses populations pour encadrer certaines pratiques soient réellement cohérentes avec leurs réalités. La professeure Imane Kendili, psychiatre et addictologue marocaine, soutient que «pour tous les piliers de la santé dans le monde», il faut être en mesure de définir des pratiques africaines. «Nous pouvons dessiner la carte de nos propres politiques de santé publique en Afrique», dit-elle, en insistant sur la nécessité d’avoir une mainmise sur les données concernant les Africains afin de concevoir des solutions pratiques et réfléchies pour notre continent.

Cette conviction sur l’impératif de souveraineté sanitaire en Afrique résonne d’autant plus qu’elle a été relayée en amont par Tommaso Di Giovanni, vice-président, Communications et Affaires publiques, de Pmi, qui a ouvert l’événement en affirmant que l’innovation venue du Sud global, et singulièrement de l’Afrique, façonne de plus en plus les politiques de santé publique efficaces. Le rôle de l’Afrique ne peut être négligé dans le façonnement de la santé publique dans le monde. Dans un échange en marge de la rencontre, il a précisé sa pensée en la reliant à un enjeu démographique difficile à contourner avec l’exemple du tabac : «80% des fumeurs, il s’agit d’un milliard de fumeurs autour du monde, résident dans des pays de ce qu’on appelle le Sud global. Donc, forcément, il faut se focaliser sur ces pays aussi.»

On ne peut ostraciser un continent avec de tels marché, une population aussi importante et avec des habitudes de consommation des plus va­riées. Le continent africain, longtemps en marge de la conduite des agendas sanitaires internationaux, s’impose aujourd’hui au centre de la discussion mondiale sur les politiques de santé. Un continent ne peut pas recevoir ses cadres réglementaires en matière de santé publique sous la forme de formules «clés en main» ou génériques à plaquer sur un corps de dispositifs réglementaires. Qu’il s’agisse de la lutte antitabac, de la gestion des pandémies ou de l’accès aux vaccins, un renouveau est à opérer pour mettre fin à une dépendance structurelle. La rencontre de Rabat l’a rappelé sans ambages : la souveraineté sanitaire se double d’une exigence de souveraineté scientifique, condition de toute politique publique réellement adaptée. Le chercheur sénégalais, le Dr Samba Cor Sarr, l’a martelé dans ces colonnes en soutenant que la souveraineté sanitaire passera forcément par la souveraineté scientifique, car c’est en connaissant les patients et consommateurs africains que les orientations politiques pourront répondre à leurs besoins.

L’innovation, entre promesse d’options nouvelles et scepticisme légitime

Le deuxième fil conducteur de Technovation 2026 portait sur l’innovation comme moyen d’élargir l’éventail des choix offerts aux populations pour réduire les risques sanitaires auxquels elles sont exposées. Le message n’est pas nouveau, mais il a été décliné avec une insistance particulière sur le terrain africain. Taylan Süer, le Directeur général Maghreb de Pmi, a synthétisé cette logique en cinq piliers qu’il considère comme essentiels pour faciliter la transition des fumeurs vers des produits présentant un profil de risque différent : l’accessibilité, la sensibilisation, l’acceptabilité, la disponibilité et l’accessibilité financière. Il a souligné une reconnaissance croissante, parmi les décideurs publics, la communauté scientifique et les acteurs de santé publique, du rôle que l’innovation peut jouer en complément des politiques classiques de lutte contre le tabagisme.

La réalité de la réduction des risques sanitaires avec de tels produits s’appuie sur une base d’études sérieuses, bien qu’elles soient souvent indexées pour leur légitimité par les décideurs et les opinions publiques africaines. Le président de la Fédération des associations de consommateurs, Ouadia Madih, aura insisté dans cet ordre d’idées sur le droit à une information fiable et indépendante pour qu’un choix raisonné puisse être fait en connaissant l’étendue des dangers et risques propres à tout type de produit. Pour M. Madih, une personne avertie est le plus responsable des consommateurs. «Les consommateurs ont besoin d’accéder à une information précise et crédible qui leur permette d’exercer leur droit de choisir», soutient-il. On voit bien que le paradigme marocain des droits et de l’identité des consommateurs est bien différent du spectre sénégalais où les fumeurs ne sont pas compris dans les populations défendues par les associations consuméristes.

L’ambition affichée par Di Giovanni pour l’avenir de son groupe donne une idée claire d’un industriel en Afrique qui sait que l’adaptation est essentielle pour s’oser un avenir. «On a un milliard de fumeurs aujourd’hui […] pour l’instant, je crois qu’il est correct de se focaliser sur un objectif : tous ceux qui n’arrêtent pas de fumer, qu’on les encourage à passer sur des produits qui, oui, ont de la nicotine et créent une dépendance, mais sont beaucoup moins nocifs que la cigarette.» Ce propos donne une idée claire de la connaissance des réalités de toute une industrie face à des enjeux sanitaires majeurs sur lesquels les pouvoirs publics se doivent d’agir. L’action des décideurs publics et des autorités pouvant souvent reposer sur des a priori, des argumentaires mal informés ou des biais institutionnels, sont des freins à l’adoption de pratiques innovantes dans les stratégies de réduction des risques.

Le scepticisme des décideurs publics face à l’innovation : un obstacle réel

Un des constats les plus intéressants formulés à Rabat concerne les raisons structurelles de la lenteur avec laquelle certains gouvernements africains adoptent des cadres réglementaires favorables à ces nouvelles options de réduction des risques. Il y a une certaine logique tatillonne ou un attentisme en vue d’une conformité à des agendas sanitaires mondiaux qui fait que des décisions innovantes sont rarement prises ou leurs promoteurs indexés. Créer des controverses, interdire des produits, jouer sur la fibre émotionnelle et moralisante ne font pas grand bien, si l’objectif global est d’améliorer la santé des populations, de réduire les risques de maladies et de contrôler les formes d’addiction et de dépendance. La gestion des addictions aux jeux aura révélé un peu partout que le penchant moralisateur s’avère inopérant dans la lutte contre les pratiques à risque, sans compréhension du cadre sociétal et des motivations intrinsèques des individus qui sont grandement liées à la situation socio-économique.

Sans se prononcer sur le bien-fondé scientifique de chaque controverse, on ne peut ignorer que ce climat de confusion, réel ou entretenu, complique la tâche des régulateurs africains. On aura entendu toutes les rumeurs folles sur la chicha ou les cigarettes électroniques pour finir par faire de l’Administration dans certains de pays des gendarmes de mœurs. Les exemples sont nombreux où le manque d’information crée une réticence à l’adoption des produits nouveaux. Cela explique les disparités entre les diverses régions du continent. Dans certains pays africains, les consommateurs disposent d’une panoplie de produits alternatifs. Dans d’autres, des dispositions rigides quant à la pénétration des produits nouveaux font perdurer les pratiques à risque et entretiennent toute une économie de contrebande.

L’harmonisation régionale, chaînon manquant des politiques africaines de santé

Le message unanimement partagé lors du Technovation 2026 de Rabat est la nécessité d’harmonisation et de cohérence entre les politiques publiques des différents Etats du continent. La souveraineté sanitaire de chaque Nation africaine ne peut se construire dans l’isolement, en adoptant des pratiques propres qui sont inopérantes dans un pays voisin avec souvent de communes réalités culturelles et sociologiques. Elle propose une coordination régionale, car chaque pays risque de répéter, à son échelle, les mêmes hésitations, les mêmes obstacles bureaucratiques et les mêmes faiblesses face à des pressions contradictoires (celles de l’industrie d’un côté, celles d’une société civile qui peut être divisée sur la doctrine à suivre, tout en servant parfois de cheval de Troie de l’autre).

Le rappel des engagements communautaires concernant toutes les stratégies de réduction de risque atteste que les instruments d’harmonisation existent déjà sur le papier. Cependant, il manque une volonté politique et la capacité administrative de les implémenter au niveau national, avant même de songer à leur donner une cohérence continentale. Le Technovation 26 de Rabat aura été une tribune rigoureuse pour échanger de problèmes structurants entourant la souveraineté sanitaire, la souveraineté scientifique et les alternatives au tabagisme. Les appels de principe ont été nombreux pour l’adoption de mécanismes concrets et de législations nationales fortes permettant d’avoir une harmonisation dans la fiscalité, la définition partagée des produits réglementés, la mutualisation des capacités de recherche, la disponibilité des ressources pour la recherche et l’échange de données épidémiologiques entre agences de santé publique nationales. Il reste néanmoins qu’il y a tout un pont à construire entre décideurs publics, industriels, chercheurs, médias et opinions publiques pour parler le même langage en matière de santé publique. Il y va de la stabilité et de la cohérence de la gestion de la santé en Afrique.

saliou.diagne@lequotidien.sn