Réunie à Taïba-Ndiaye pour célébrer le «Séjour de trois jours» de Cheikh Ahmadou Bamba, la communauté mouride locale a innové en organisant son premier forum social. Face aux crises politiques, économiques et sociales qui secouent le Sénégal depuis 2021, universitaires et acteurs locaux ont alerté sur la rupture de confiance et l’urgence de revenir aux fondamentaux culturels et religieux pour reconstruire le vivre-ensemble.
Par Cheikh CAMARA – L’édition 2026 de la célébration annuelle des «Trois jours» de Cheikh Ahmadou Bamba à Taïba-Ndiaye (commune du département de Tivaouane) a été marquée par une innovation de taille. Initié depuis 1993 par la communauté mouride locale, l’événement a intégré cette année un premier forum social axé sur le thème : «Cohésion sociale et développement local : le modèle mouride.» Les débats ont principalement porté sur la participation citoyenne, le comportement individuel et la place du citoyen dans l’œuvre de construction nationale.
«Il y a toutes les raisons d’avoir peur»
Invité à enrichir la réflexion, le Pr Mor Ndiaye, enseignant-chercheur à la Faculté des sciences et techniques de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar, a dressé un constat sans complaisance : «Depuis 2021, la situation socio-économique du Sénégal est mise à rude épreuve. Il y a eu d’abord la pandémie du Covid-19, qui a généré d’importants problèmes sociaux et économiques. Ensuite, les tensions politiques ont profondément bouleversé le tissu social, installant le pays dans une posture difficile, alors qu’il était jusque-là cité en référence pour sa stabilité.»
Selon l’universitaire, la situation actuelle impose une prise de conscience urgente. «Aujourd’hui, il y a toutes les raisons d’avoir peur. Nos anciens ont bâti la Nation sur des piliers et des ressorts socioculturels qui permettaient, à chaque crise, de restaurer la stabilité. Actuellement, ces fondements sont fragilisés. Il est urgent de revenir aux valeurs de base pour inverser la tendance», prévient-il.
Pour renforcer durablement la cohésion sociale, le Pr Mor Ndiaye préconise de consolider le «vivre-ensemble», vecteur de respect mutuel, ainsi que la solidarité face aux défis communs. Il insiste également sur la restauration de la confiance : «C’est un élément déterminant, alors que l’on ressent aujourd’hui une nette rupture de confiance dans le champ politique.» L’égalité des chances, la participation collective et le sentiment d’appartenance -le fait pour chacun de se sentir essentiel à la communauté- complètent ses leviers de relance.
Le modérateur du forum, Assane Mbaye, a annoncé qu’un mémorandum serait rédigé à l’issue des panels et des discussions, afin de servir de boussole à la jeunesse locale et nationale. «Notre pays est aujourd’hui à la croisée des chemins, marqué par une situation économique précaire qui éprouve les citoyens : rareté des ressources, cherté de la vie et perte de repères pour une jeunesse de plus en plus désorientée. Face à ce constat, chaque maillon de la société doit se mobiliser. Cela exige un élan d’unité nationale, un esprit de dépassement, le don de soi au profit de l’intérêt général, mais surtout une cohésion sociale renforcée», a-t-il plaidé.
L’efficacité de l’autofinancement mouride
Pour Assane Mbaye, le développement est indissociable de la concorde nationale : «Aucun pays au monde ne s’est développé dans la division et les clivages. Il nous faut revenir aux enseignements de nos vénérés guides religieux, notamment le fondateur du Mouridisme. Ce dernier nous a légué un modèle d’organisation économique et sociale hautement efficace, axé sur l’épanouissement de l’homme dans son milieu.»
Ce modèle, structuré autour des dahiras, daaras et kourels, a largement prouvé sa viabilité à travers le temps. Le modérateur a notamment cité l’urbanisation de Touba, l’édification de la Grande Mosquée dans un contexte historique complexe, la bibliothèque «Daaray Kamil», ou encore les structures hospitalières de Matlaboul Fawzeyni et Khadimoul Rassoul. Autant de réalisations d’envergure portées par l’autofinancement des fidèles et par des dynamiques communautaires rigoureuses, à l’image du mouvement «Touba ca kanam».
cheikh.camara@lequotidien.sn

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