Le Comité de coordination internationale du programme Ecole et langues nationales (Elan) a tenu une réunion stratégique axée sur la valorisation des langues maternelles dans les systèmes éducatifs francophones. Face aux limites du modèle classique, ministres et experts plaident pour une transition urgente vers une véritable «société éducative» ancrée dans les réalités culturelles africaines.

Par Justin GOMIS – Le Comité de coordination internationale du programme Ecole et langues nationales (Elan) a organisé hier une réunion de haute instance sur l’utilisation des langues nationales dans le système éducatif. Cette rencontre s’inscrit dans le cadre de l’amélioration de la qualité de l’éducation et de la valorisation des langues maternelles au sein de l’espace francophone. «Nos langues maternelles et nationales sont extrêmement importantes. Elles constituent des leviers incontournables pour nos différents systèmes éducatifs, non seulement dans notre quête de performance scolaire pour nos enfants, mais aussi dans une logique d’inclusion liée à la problématique de l’alphabétisation», a déclaré Moustapha Mamba Guirassy, ministre de l’Education nationale du Sénégal.

Pour le ministre sénégalais, l’introduction des langues locales dans l’enseignement est une question de justice sociale, d’inclusion, mais surtout de souveraineté éducative et culturelle. «Lorsqu’on touche à l’enfant, on veut absolument le connecter à son environnement, à ses réalités et aux enjeux qui l’entourent. Pour y parvenir, il faut éveiller son empathie, son sens de l’humain et de sa communauté. Sans cela, l’élève ne peut s’inscrire dans une dynamique d’innovation, de créativité ou de responsabilité. Il reçoit une instruction, il est dans une école, mais il n’est pas dans une éducation», a-t-il soutenu. M. Guirassy reste persuadé que c’est à travers les langues maternelles que l’Afrique parviendra à bâtir un modèle éducatif authentique.

Toucher le cœur et préserver le patrimoine

Un avis pleinement partagé par Camelia Ntoutoume Leclercq, ministre d’Etat, ministre de l’Education nationale, de l’instruction civique et de la formation professionnelle du Gabon. «Lorsque vous parlez à un enfant ou à un citoyen dans une langue étrangère, vous touchez son esprit ; mais lorsque vous lui parlez dans sa propre langue, vous touchez son cœur. Nous ne pouvons plus enseigner comme nous le faisions habituellement avec les seules langues héritées. Il nous faut valoriser nos langues nationales, car elles constituent notre patrimoine», a-t-elle expliqué, alertant sur le risque de disparition de certaines langues si elles ne sont pas intégrées à l’apprentissage scolaire.

Mme Ntoutoume Leclercq a insisté sur la nécessité de transmettre les savoirs aux enfants de manière ludique. Elle a notamment partagé l’expérience de son pays : «Au Gabon, nous avons créé le festival Festi School. A travers le chant, les contes et l’exploration de l’arbre généalogique, nous enseignons aux enfants leur identité et leur histoire. Les enfants africains doivent connaître leurs origines. Pour utiliser une métaphore : leurs racines doivent être profondément enfouies dans le sol de leur pays et de ce grand continent, tandis que leur feuillage vert s’élance à travers le monde.»

Elle a ajouté qu’au Gabon, la célébration des langues maternelles s’étend désormais sur une semaine, accompagnée de la remise de prix baptisés «Les gardiens de notre tradition». Le pays met également l’accent sur la formation des enseignants du primaire et l’intégration des langues locales dès la petite enfance, période où la mémorisation est maximale. La ministre gabonaise a conclu par un plaidoyer vibrant pour que les partenaires financiers et les Etats soutiennent activement cette dynamique.

De l’école passive à la «société éducative»

Malgré l’urgence, le constat reste lucide. Moustapha Mamba Guirassy a déploré le fait qu’en termes de transformation, l’école africaine n’a pas encore produit les impacts attendus par les populations, pointant du doigt cette déconnexion historique avec les réalités linguistiques locales. Toutefois, l’espoir demeure. «A travers les langues nationales, nous arriverons enfin à bâtir un modèle plus cohérent. Ici au Sénégal, nous parlons désormais de passer d’un système éducatif à une société éducative, afin de prendre pleinement en compte cette dynamique des langues», a indiqué le ministre sénégalais.

Selon Mona Laroussi, la directrice du programme Elan, cette initiative vieille de 17 ans a déjà fait ses preuves dans plusieurs pays en produisant des outils pédagogiques, des ressources, des directives de politiques linguistiques et des partages de bonnes pratiques. «C’est un programme solide qui repose sur la capitalisation et l’échange entre les pays. Nous avons des acquis, mais nous ne comptons pas nous en arrêter là», a-t-elle promis. En guise de perspective, la directrice a invité l’Afrique à devenir productrice -et non simple consommatrice- d’Intelligence artificielle (Ia). Pour elle, le continent doit nourrir ces technologies de sa propre culture, de ses langues et de son vécu, afin que l’Ia de demain ne réponde pas uniquement à partir de données standardisées venues d’ailleurs.

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