Malgré une baisse de la mortalité maternelle, le Sénégal continue d’enregistrer des milliers d’avortements clandestins chaque année, entraînant complications graves et incarcérations, notamment chez les adolescentes. Lors d’un atelier conjointement organisé par Marie Stopes international et l’Ajspd, experts en santé et juristes ont une nouvelle fois plaidé pour l’harmonisation des lois nationales avec le Protocole de Maputo.
Par Justin GOMIS – L’avortement à risque reste une préoccupation majeure de santé publique à l’échelle mondiale, particulièrement au Sénégal. Selon l’Organisation mondiale de la santé (Oms), une femme meurt toutes les neuf minutes dans le monde des suites d’un avortement clandestin. «Entre 39 000 et 47 000 femmes décèdent chaque année des suites d’une Interruption volontaire de grossesse (Ivg) non médicalisée.
Au Sénégal, le taux de mortalité maternelle s’élève à 153 pour 100 000 naissances vivantes. Même si ce chiffre est en baisse, il reste élevé. L’objectif est de descendre à 70 pour 100 000 d’ici 2030», a indiqué Adama Sanoko, sage-femme et experte en santé maternelle et néonatale, ancienne coordinatrice de la Santé de la reproduction au ministère de la Santé. Elle avertit toutefois : «Si nous ne prenons pas les précautions nécessaires, nous n’atteindrons pas cet objectif.»
Hémorragies, lésions graves et vulnérabilité des adolescentes
Dans les structures sanitaires, la majorité de ces décès maternels sont causés par des hémorragies et des complications graves. «On observe des infections et des perforations utérines dues à l’utilisation d’objets dangereux : pièces de bois, tiges métalliques ou autres ustensiles improvisés pour provoquer l’avortement», explique la spécialiste.
A ces risques sanitaires, s’ajoute une inégalité flagrante liée à l’âge. «La cible la plus touchée reste les adolescentes», souligne Mme Sanoko. Les jeunes filles de 15 à 19 ans représentent 22% des femmes en âge de procréer au Sénégal, mais elles sont exposées à une forte vulnérabilité sexuelle. Selon l’Oms, près d’une adolescente sur dix dans cette tranche d’âge a déjà été contrainte à des rapports sexuels.
Au Sénégal, 6, 1% des adolescentes sont sexuellement actives alors que seules 5, 7% d’entre elles sont mariées. Cette précocité, souvent associée à des violences sexuelles, les pousse vers des praticiens non qualifiés, augmentant drastiquement les risques de séquelles irréversibles ou de décès.
Le drame de la criminalisation et de la prison
Outre le bilan humain, les conséquences judiciaires sont lourdes pour les femmes. D’après la Direction de la santé de la mère et de l’enfant, 34 079 avortements ont été enregistrés en 2020 au Sénégal, les régions de Dakar (6948) et Thiès (5930) comptabilisant les chiffres les plus élevés, contre des taux nettement plus bas à Sédhiou et Kédougou. Faute de cadre légal adapté, ces actes basculent dans la criminalisation : en novembre 2021, 25% des femmes détenues dans le pays l’étaient pour des motifs d’infanticide ou d’avortement clandestin.
Pourtant, le Sénégal a ratifié sans réserve le Protocole de Maputo, qui garantit le droit à l’interruption médicale de grossesse dans certains cas spécifiques (viol, inceste, mise en danger de la vie de la mère). «C’est un plaidoyer que nous menons depuis plus de dix ans pour harmoniser notre cadre juridique interne avec les instruments internationaux ratifiés par le Sénégal, notamment la Cedef, le Protocole de Maputo et la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant», rappelle Madjiguène Sarr, juriste et membre de la Task Force pour l’accès à l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste.
Des pesanteurs socioculturelles persistantes
L’aboutissement de cette harmonisation se heurte toujours à de puissants freins : la méconnaissance des textes, le poids des réalités socioculturelles et l’argumentaire religieux. Concernant ce dernier point, les débats théologiques rappellent parfois que la jurisprudence islamique autorise une interruption sous certaines conditions restrictives avant 120 jours de grossesse, stade marquant l’insufflation du souffle de vie.
Face à ces blocages, la Task Force -qui rassemble des organisations de jeunesse, de femmes, de professionnels de la santé, de juristes et de médias- poursuivra ses actions de sensibilisation. L’objectif partagé lors de cet atelier, co-organisé par l’Ong Marie Stopes International et l’Association des journalistes en santé, population et développement (Ajspd), reste de briser le cercle vicieux qui condamne de nombreuses victimes de viol et d’inceste à l’invalidité à vie ou à la prison.
justin@lequotidien.sn

Commentaires (0)
Soyez le premier à réagir.
Se connecter pour commenter