Pour que les chiffres ne restent plus de froides statistiques, les professionnels des médias se mobilisent à Saly du 9 au 11 juin 2026. A l’initiative de l’Apig et en synergie avec le ministère de la Famille et Onu-Femmes, cet atelier de renforcement de capacités vise à transformer les journalistes en véritables vigies de la justice sociale. En apprenant à décoder les données sur les violences de genre et les mécanismes du budget public, les participants s’arment pour produire des contenus d’impact, capables d’infléchir les comportements et de stimuler le débat démocratique.

Par Alioune Badara CISS – Depuis le 9 juin et jusqu’à aujourd’hui, la station balnéaire de Saly abrite un atelier crucial de renforcement de capacités des professionnels des médias. Initiée par l’Asso­ciation des professionnels de l’information sur le genre (Apig) en partenariat avec le ministère de la Famille et Onu-Femmes, cette rencontre vise à vulgariser l’usage des données statistiques dans le traitement des Violences basées sur le genre (Vbg) et à démystifier les rouages de la Budgétisation sensible au genre (Bsg). L’objectif est clair : faire du journalisme un moteur de changement social et de redevabilité institutionnelle.

Le défi de l’appropriation technique des données est une évidence. Malgré la disponibilité de données de plus en plus précises au Sénégal, le traitement journalistique des inégalités de genre souffre encore d’un manque d’appropriation technique. C’est le constat sans appel partagé à l’ouverture des travaux à l’hôtel Neptune de Saly. «L’appropriation et l’exploitation de ces résultats par les professionnels des médias restent limitées, surtout en matière de production de contenus éthiques, sensibles et mobilisateurs», a regretté Adama Diouf Ly, présidente de l’Apig.

Pour inverser cette tendance, l’atelier entend doter le réseau de journalistes d’outils analytiques pointus. Présidant la cérémonie d’ouverture, Mme Astou Diouf Guèye, Directrice nationale de l’équité et de l’égalité de genre (Deeg), a rappelé le pouvoir de la plume : «Une information bien traitée peut changer une perception. Une perception transformée peut faire évoluer un comportement. Un comportement qui évolue peut contribuer à transformer durablement une société.»

Des chiffres alarmants qui interpellent les rédactions

Les discussions de l’atelier se fondent sur des indicateurs chocs issus des récents documents officiels, notamment la Stratégie nationale de développement (Snd 2025-2029) et l’Enquête nationale de référence sur les Violences faites aux femmes et aux filles (Enr-Vff), réalisée par l’Ansd. L’enquête de l’Ansd met en lumière l’ampleur systémique des violences (physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques) dans le pays : 31, 9% des femmes de 15 ans ou plus ont subi au moins une forme de violence au cours des 12 derniers mois, 89, 2% des femmes déclarent avoir été victimes de violences au cours de leur vie, et 87, 5% avant l’âge de 18 ans. Pour les disparités régionales, Diourbel enregistre le taux de prévalence le plus élevé du pays (42, 6%), à l’opposé de Fatick (15, 1%). Alors que le milieu urbain (36, 9%) s’avère plus touché par les violences récentes que le milieu rural (24, 9%).

Représentation politique : l’arbre qui cache la forêt

Si la loi sur la parité a permis d’atteindre 41, 2% de femmes lors de la dernière législature à l’Assemblée nationale, Mme Astou Diouf Guèye note que le plafond de verre persiste : «On est relativement à 10% dans le gouvernement, et l’équilibre est loin d’être assuré en ce qui concerne les autres postes de responsabilité.» Pour corriger ces déséquilibres, l’accent a été mis sur la Budgétisation sensible au genre (Bsg), un concept technique souvent mal interprété. Les intervenantes ont tenu à préciser qu’il ne s’agit pas de créer des budgets séparés ou exclusifs pour les femmes.

Ndèye Seynabou Sarr, s’exprimant au nom d’Onu-Femmes, a rappelé la non-neutralité des finances publiques : «Les budgets publics ne sont pas neutres. Ils peuvent contribuer à réduire les inégalités ou, au contraire, les perpétuer. Une meilleure compréhension des mécanismes budgétaires permettra aux médias d’apporter un regard plus éclairé sur les choix publics.»

Dans la même dynamique, la directrice de la Deeg a défini la Bsg comme un puissant outil de transparence, garantissant que «chaque franc investi par l’Etat contribue effectivement à réduire les inégalités» entre les hommes, les femmes, les filles et les garçons. Cette initiative s’inscrit en droite ligne du nouveau référentiel national, Vision Sénégal 2050, ainsi que de la Stratégie nationale pour l’équité et l’égalité de genre (Sneeg 2), deux politiques qui placent le capital humain et la justice sociale au centre du développement durable.

Cependant, le constat reste lucide : sans l’apport du projet Women Count porté par Onu-Femmes pour rendre visible la donnée, et sans des journalistes formés pour la décrypter, ces ambitions risquent de rester de l’ordre du discours théorique.

En ouvrant officiellement l’atelier, les différentes parties prenantes ont formulé le vœu que ces trois jours de travaux intensifs se traduisent immédiatement par des enquêtes de terrain et des productions médiatiques d’impact, capables de stimuler le débat public et de pousser à la redevabilité institutionnelle.

abciss@lequotidien.sn