Une rumeur numérique, un ministre aux aguets et une note verbale en guise de justification. Pour un simple billet d’avion octroyé à l’artiste Abate Berihun, le Festival international de jazz de Saint-Louis a failli rater sa partition. Analyse d’une tempête institutionnelle où le populisme des réseaux sociaux a bousculé le discernement de l’Etat.
Par Malick GAYE – Il suffit d’un tweet. Parfois même d’un simple commentaire Facebook, sans source vérifiable, pour déclencher une tempête institutionnelle au Sénégal. Le Festival de jazz de Saint-Louis vient d’en faire l’amère expérience. Sur les réseaux sociaux, une information aussi tranchante que non étayée a circulé ces derniers jours : l’ambassade d’Israël aurait financé le festival. Le buzz fut immédiat. Le secrétaire d’Etat à la Culture s’en saisit. Les organisateurs durent produire une note verbale pour s’expliquer. Et quelque part, dans tout ce bruit, la vérité attendit patiemment son tour.
La voici, cette vérité, dans toute sa banalité : l’ambassade d’Israël n’a pas financé le Festival de jazz de Saint-Louis. Elle a simplement pris en charge le billet d’avion d’un artiste israélien qui avait, par ses propres moyens et sa propre démarche, sollicité une place sur la scène du festival. Un musicien qui a fait des pieds et des mains pour performer à Saint-Louis. La nuance est considérable. Payer un billet d’avion à un ressortissant n’est pas financer un événement. Si c’était le cas, chaque ambassade qui rembourse un aller-retour à un de ses artistes en tournée mondiale serait cofinancière de tous les festivals de la planète. Ce serait, convenons-en, une définition assez créative du mécénat culturel.
Mais ce qui est peut-être plus révélateur que la rumeur elle-même, c’est la réaction qu’elle a engendrée. Un secrétaire d’Etat interpelle les organisateurs d’un festival culturel sur la base d’une agitation née des réseaux sociaux. Les organisateurs répondent par une note verbale, comme si la gravité de l’accusation le commandait. On se retrouve donc dans cette situation assez surréaliste où des professionnels sérieux, habitués à construire patiemment un événement culturel de rayonnement international, doivent rédiger des explications officielles parce que quelqu’un, quelque part, a posté quelque chose.
C’est un indicateur fidèle, et un peu inquiétant, du niveau de populisme ambiant. Gouverner l’oreille collée aux tendances Twitter, c’est gouverner avec un sismographe réglé sur la panique. Ce n’est pas de la vigilance. C’est de la réactivité sans discernement.
Revenons à l’artiste au cœur de cette tempête dans un verre de thé. Il est Israélien. Il est d’origine éthiopienne. Il fait de la musique. Et il voulait se produire à Saint-Louis. La question que personne ne semble avoir eu la curiosité de poser dans toute cette agitation mérite d’être formulée clairement : en quoi un artiste est-il responsable des actes de son gouvernement ?
Si l’on applique ce principe avec cohérence, il faudrait interdire de scène tout artiste américain tant que Washington finance des guerres à travers le monde, bannir les musiciens français pendant que Paris livre des armes à des régimes autoritaires, et peut-être renvoyer chez eux les artistes russes, chinois, turcs et quelques autres encore. La liste serait longue. Les scènes seraient bien vides. Et la culture, qui a précisément pour vertu de traverser les frontières politiques, serait réduite à une carte d’identité diplomatique.
Un artiste né en Ethiopie, installé en Israël, qui chante pour se produire dans un festival sénégalais, c’est exactement ce que la culture est censée produire : des ponts là où la politique construit des murs. Le confondre avec la politique de son Etat, c’est trahir ce que la culture est supposée défendre.
Le Sénégal soutient officiellement la solution des deux Etats. Position honorable, équilibrée, reconnue sur la scène internationale. Mais le Sénégal entretient aussi des relations diplomatiques avec Israël. Des programmes de coopération existent. Des échanges ont lieu. Ce n’est pas un secret. C’est un choix souverain assumé par l’Etat sénégalais, et ce depuis plusieurs gouvernements successifs, y compris ceux qui se réclamaient de la solidarité avec le Peuple palestinien.
Alors la question s’impose, avec toute la douceur nécessaire pour ne pas paraître impoli : si la présence d’un artiste israélien à un festival de jazz est si problématique qu’elle justifie une interpellation ministérielle, pourquoi le secrétaire d’Etat n’a-t-il pas demandé à son employeur, le gouvernement de la République, de rompre ses liens diplomatiques avec Tel-Aviv et de suspendre les programmes de coopération bilatéraux ? Ce serait cohérent. Ce serait courageux. Ce serait, sans doute, beaucoup plus structurant qu’une note verbale envoyée à des organisateurs de festival. Mais voilà. La cohérence coûte cher en politique. La posture, elle, est gratuite.
Il y a pourtant un angle mort dans ce débat qui, une fois qu’on l’aperçoit, rend toute la polémique encore plus vertigineuse. Le Festival de jazz de Saint-Louis, comme des dizaines d’événements culturels sénégalais chaque année, bénéficie de financements, de soutiens logistiques et de partenariats institutionnels avec la France. La même France qui a colonisé le Sénégal pendant plus d’un siècle. La même France qui a massacré des Tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944, sur le sol sénégalais, pour avoir simplement réclamé leur solde. La même France dont la gendarmerie a tiré sur des manifestants africains qui demandaient leur indépendance.
Personne, à notre connaissance, n’a demandé au secrétaire d’Etat de saisir les organisateurs chaque fois que l’Institut français apparaissait dans les remerciements d’un programme. Personne n’a créé de buzz exigeant une note verbale sur les financements de l’Agence française de développement dans des projets culturels sénégalais. La mémoire de Thiaroye, elle, n’empêche pas les artistes français de se produire librement au Sénégal. Et c’est bien ainsi.
Mais alors, pourquoi ce qui est accordé sans débat à l’ancien colonisateur devient-il une affaire d’Etat dès qu’il s’agit d’Israël ? La réponse honnête à cette question est inconfortable. Elle s’appelle «deux poids, deux mesures». Et elle prospère dans le terreau d’une indignation sélective, nourrie par les réseaux sociaux, validée parfois par des réflexes politiques qui préfèrent la visibilité émotionnelle à l’analyse rigoureuse.
Punir l’artiste ou interpeller le gouvernement ?
La cause palestinienne est juste. Les souffrances du Peuple de Gaza sont réelles, documentées, insupportables. Personne ici ne cherche à minimiser ce qui se passe au Proche-Orient, ni à absoudre une politique d’Etat qui fait l’objet de procédures devant des juridictions internationales. Mais empêcher un artiste de monter sur scène parce que son passeport est israélien, ce n’est pas de la solidarité. C’est de la punition collective déguisée en engagement.
La solidarité avec le Peuple palestinien se construit dans les enceintes diplomatiques, dans les votes aux Nations unies, dans les pressions sur les gouvernements, dans le soutien aux organisations humanitaires. Pas en empêchant un musicien d’origine éthiopienne de jouer du jazz à Saint-Louis.
Ce festival a survécu à bien des tempêtes. Il survivra à celle-là. A condition qu’on lui laisse faire ce pour quoi il existe : rassembler, par la musique, des gens que la politique s’évertue à séparer.
mgaye@lequotidien.sn
