Il y a dix ans, la chanteuse malienne Rokia Traoré franchissait une nouvelle étape dans son évolution artistique avec l’album Né So, au barycentre de son univers. De Billie Holiday au ngoni d’Afrique de l’Ouest, en passant par Led Zeppelin et l’écrivaine Toni Morrison, les références de ce sixième disque réunissent l’Afrique, l’Occident et la culture afro-américaine.
Avec la Fondation Passerelle qu’elle crée à Bamako en 2010 au terme d’une réflexion qui l’avait accompagnée depuis quelques années, Rokia Traoré change d’approche sur le plan musical, tout en conservant les mêmes horizons. «A partir de ce moment-là, je scinde vraiment mes activités : je fais la différence entre ma carrière personnelle et ma volonté de continuer à faire un travail autour de la culture en Afrique et des musiques classiques africaines qui me passionnent», explique l’artiste dont la notoriété s’est construite sur la scène internationale à partir de la fin des années 90. Cette redistribution des cartes lui permet de se «libérer» davantage.
Sa discographie reflète ces modifications loin d’être symboliques. Selon elle, ses albums peuvent être réunis en deux blocs de trois. Après Mouneïssa, Wanita et Bowmboï, Tchamantché a été «le premier d’une nouvelle série», récompensé au passage en France par une Victoire de la musique. A l’époque, elle change d’orchestration et abandonne le balafon encombrant avec lequel il devient compliqué de voyager. «J’arrivais au bout d’un cycle en termes d’inspiration artistique. J’avais fait le tour et j’avais besoin de passer à autre chose, tout en restant connectée aux musiques africaines», observe-t-elle avec le recul. Sur Beautiful Africa, en 2013, elle chante son rapport à son continent, son envie de le découvrir et sa conviction de pouvoir «bâtir des liens sur la base d’une vraie égalité» avec l’Occident.
Ambassadrice du Hcr
Commercialisé en 2016, Né So («chez moi» en bambara) prend donc forme dans ce contexte et dans cet état d’esprit. Nommée en 2015 ambassadrice de bonne volonté du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (Hcr), la chanteuse redit son attachement à l’Afrique et tient à évoquer «le déchirement de tous ceux qui sont forcés à partir».
Des morceaux commencent à exister, puis la chanteuse organise des auditions afin de répondre aux motivations de sa structure, lieu de formation ouvert à la sous-région. Par l’intermédiaire de musiciens qu’elle connaît, des postulants de plusieurs pays se manifestent. Elle retient un bassiste ivoirien et un batteur burkinabè qui vont se joindre aux effectifs maliens dont le joueur de ngoni Mamah Diabaté, fidèle de longue date. D’autres intervenants ajouteront leurs noms, comme le bassiste John Paul Jones, membre du groupe rock Led Zeppelin rencontré via le collectif Africa Express de Damon Albarn.
A la réalisation, Rokia Traoré reconduit le Britannique John Parish, connu pour ses collaborations avec PJ Harvey ou encore Tracy Chapman. Il était déjà présent à ses côtés sur Beautiful Africa. Entre les deux projets, «il y a une continuité dans l’inspiration et aussi dans le style musical», reconnaît leur autrice.
Billie Holliday et Toni Morrison, deux personnages qui comptent
D’un album à l’autre, des habitudes se dégagent, des repères apparaissent : une chanson en français, «Tu Voles», comme c’était déjà le cas sur la plupart des disques précédents ; une reprise de «Strange Fruit» interprétée à l’origine par Billie Holliday, chanteuse dont elle aime beaucoup «la fragilité dans la voix» et à laquelle elle avait déjà rendu hommage sur Tchamantché, après avoir participé aux Etats-Unis au spectacle «Billie & Me».
L’ombre de Toni Morrison, disparue entretemps en 2019, plane aussi au-dessus de Né So. Bien qu’elle ne soit nulle part créditée, la lauréate du Prix Nobel de littérature en 1993 y avait contribué à travers «Sé Dan», qui aborde la notion de respect. «Elle m’a accompagnée sur ce texte que j’avais écrit et que je lui avais envoyé pour en discuter», se souvient Rokia. Leurs liens remontent à 2011, lorsque la Malienne chante et joue dans la pièce de théâtre Desdemona de l’écrivaine américaine, mise en scène par son compatriote Peter Sellars. «C’est resté quelqu’un de très important dans ma carrière», confie-t-elle, soulignant «le privilège» d’avoir pu «poser des questions sur la culture afro-américaine» à cette «personne très érudite».
Dans la mémoire de la chanteuse, Né So laisse une trace précise : le souvenir d’un «accomplissement», avant qu’elle entre dans une période de fortes turbulences judiciaires l’ayant écartée du monde de la musique durant quelques années. «Ça marque mon arrivée à un point d’épanouissement que je visais, mais pas une destination», assure l’artiste, qui a renoué avec la scène récemment en France.
Rfi

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