Malgré un bond notable du taux de prévalence contraceptive en dix ans, l’accès à la planification familiale reste un défi majeur au Sénégal. Pour réduire durablement la mortalité maternelle, l’organisation 3Cap-santé et le ministère de la Santé appellent à un engagement politique fort et visent un objectif de 45% de couverture.

Par Justin GOMIS – L’utilisation des méthodes contraceptives est de mieux en mieux acceptée au Sénégal, où elle connaît une évolution très positive depuis quelques années. «En une décennie, le taux de prévalence contraceptive moderne chez les femmes en union est passé d’environ 12% en 2012 à près de 26% en 2023», a informé Dr Karim Diop lors d’un point de presse organisé par le réseau 3Cap-santé pour faire le point sur la situation de la planification familiale dans le pays.

Selon le Secrétaire général de 3Cap-Santé, il s’agit d’un «progrès notable qui résulte des efforts conjugués du gouvernement, des partenaires techniques et financiers, ainsi que de la Société civile». Ces initiatives ont permis de compter en 2023 «931 000 femmes utilisant une méthode moderne de contraception. Grâce à ces efforts, 360 000 grossesses non désirées, 128 000 avortements à risque et 830 décès maternels ont pu être évités». Un bilan qui fait dire au Dr Karim Diop que «la planification familiale sauve des vies, et ces chiffres le démontrent avec force».

Des disparités persistantes chez les plus vulnérables

Toutefois, de lourds défis demeurent autour de cette question cruciale pour la santé des femmes, des adolescentes et des jeunes. De nombreuses Sénégalaises n’ont toujours pas accès à ces services. «Aujourd’hui, environ 19% des femmes mariées au Sénégal ont encore des besoins non satisfaits en planification familiale. Cela signifie qu’elles souhaitent éviter ou espacer une grossesse mais n’utilisent aucune méthode contraceptive moderne», a-t-il révélé. Selon Dr Diop, «ces femmes, souvent les plus vulnérables, se retrouvent exposées à des grossesses non planifiées qui mettent leur vie en danger. Car, rappelons-le, le ratio de mortalité maternelle au Sénégal reste élevé, tournant autour de 236 décès pour 100 000 naissances vivantes».

Inscrivant la planification familiale parmi les moyens les plus efficaces pour réduire cette mortalité, le spécialiste rappelle que des avancées significatives sont encore nécessaires pour atteindre les objectifs fixés par les autorités sanitaires. «Il faut atteindre un taux de prévalence contraceptive d’environ 40 à 45% pour observer un impact significatif sur la mortalité maternelle», a-t-il affirmé, précisant que la situation est «particulièrement préoccupante chez les adolescentes, les jeunes femmes, en milieu rural et chez les femmes à faible niveau d’instruction». Et d’ajouter : «Ce sont elles qui paient le plus lourd tribut de ces inégalités d’accès.»

Lever les blocages socioculturels et logistiques

De son côté, Dr Ndèye Awa Diagne, cheffe de la division Planification familiale à la Dsme (Direction de la santé mère-enfant), souligne que les freins au recours à la contraception sont principalement d’ordre socioculturel, liés au manque d’information chez les jeunes ainsi qu’aux difficultés d’accès géographique et financier. Un constat partagé par Dr Karim Diop, qui pointe «la persistance des barrières socioculturelles, l’insuffisance des financements, les ruptures de stock de produits contraceptifs et les disparités territoriales». Autant d’obstacles qui ralentissent le chemin vers l’accès universel promis dans le cadre de l’initiative Family Planning 2030 et empêchent d’infléchir durablement la mortalité maternelle.

Pour corriger la trajectoire, le ministère de la Santé promet d’intensifier plusieurs approches éprouvées telles que les «écoles des maris», la planification familiale communautaire, ainsi que l’intégration des services de santé maternelle, néonatale, infantile et de nutrition. L’accent sera également mis sur l’amélioration de la qualité des données et la coordination des interventions.

L’appel à l’action de la Société civile

De son côté, 3Cap-santé lance un appel pressant à un engagement politique renforcé : «Nous demandons à ce que la planification familiale soit clairement identifiée comme une priorité nationale dans la mise en œuvre de la Vision Sénégal 2050», a insisté M. Diop. Le réseau plaide également pour un financement accru et pérenne : «La volonté politique ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas de moyens financiers conséquents. Nous demandons une augmentation significative du budget alloué à l’achat de produits contraceptifs et au déploiement des services. Le suivi budgétaire par la Société civile peut grandement y contribuer, comme l’ont prouvé des expériences menées dans d’autres pays.»

Enfin, 3Cap-santé appelle à lever les tabous en impliquant les leaders religieux et communautaires, en sensibilisant les maris et les belles-mères, et en éduquant les adolescentes à la santé reproductive. L’organisation exige également «une amélioration de la disponibilité des produits contraceptifs jusqu’au dernier kilomètre, afin de mettre fin aux ruptures de stock qui découragent les femmes». «La Société civile, 3Cap-santé en particulier, réaffirme son engagement à accompagner ce processus. Nous jouerons pleinement notre rôle de veille, de plaidoyer, de mobilisation sociale et de redevabilité», a conclu Dr Karim Diop.

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