«Impatient de l’attendre, c’printemps en décembre, en laissant
Ces mots dans les cendres, de ces années amères.»
«Impatient de l’attendre, ce printemps en décembre, en laissant ces mots dans les cendres, de ces années amères.» Ces paroles ont marqué ma jeunesse. Elles sont du titre «Revoir un printemps» de l’album éponyme d’Iam, iconique groupe de rap de Marseille. Cette bande m’a fortement marqué, et comme tous les jeunes de Pikine, le rap était en même temps un exutoire et une fenêtre d’espérance sur le monde. J’ai repensé au titre de cet album le soir du 24 mars 2024. Des années d’insurrection précédées d’une systématique volonté de destruction des fondamentaux de la République ont abouti, légitimées par le suffrage. C’était un soir tragique pour la démocratie que la démocratie elle-même venait de couronner. L’espoir de cette nuit, les vivats des foules éparses -aucune fête populaire organisée pour célébrer la victoire- ne gommaient pas la gravité de l’instant. Le Sénégal venait de s’offrir un aller simple vers l’impasse.
Les moments de crise sont toujours des périodes de bascule ; l’incertitude épouse le temps et les hypothèses érigent des chemins. Notre pays, démocratie parmi les plus fortes du continent, connaît aussi son hiver populiste. Le Sénégal a décidé, à travers les armes de la démocratie, de basculer vers un ailleurs dont la matrice forte est l’incertitude imbibée dans l’inédit.
Par l’irresponsabilité d’hommes politiques et avec la complicité de pans entiers des élites intellectuelle, économique et culturelle, la violence avait pris racine dans notre société, par l’agrégation et l’instrumentalisation des colères pour indexer un ennemi. Après des années d’asthénie, les Sénégalais dans leur majorité électorale pensaient revoir un printemps, pour clore le douloureux chapitre 2021-2024. L’université avait été incendiée sous le silence des universitaires ; des maisons et commerces brûlés ; les menaces de mort avaient été banalisées. Les appels à l’insurrection, les injures contre l’Armée, la Magistrature, étaient devenus une norme. Malgré tout, 54% est un chiffre éloquent.
Deux années plus tard, il est encore tôt pour se risquer à un bilan. Mais une certitude s’installe chez de très nombreux Sénégalais, concernant l’état de leur gouvernement. Des espoirs s’estompent et le doute s’instaure. Et pour cause. Les Sénégalais ont vécu une année douloureuse, sur fond de crise économique, de menaces sur leurs libertés, d’incapacité de leur gouvernement qui se réfugie dans un vacarme vain et insupportable. Le Sénégal, jadis grande terre modèle, devient progressivement la risée de l’Afrique.
2026 ne s’annonce guère meilleure. Tout porte à croire que les mots vont persister au détriment des actes. Le bruit se fera manière de gouverner, loin de l’action créatrice pour changer le destin de millions de Sénégalais dont une majorité de pauvres. La figure du «martyr» sera instrumentalisée. Le fantasme des tribunaux populaires, lieux de procès expéditifs, sera à nouveau agité. On indexera magistrats, chefs religieux, journalistes, chefs d’entreprise, membres de la Société civile et hommes politiques comme symboles de la résistance du fameux «Système». Aucun investissement structurant ne sera noté. Des travailleurs continueront à perdre leur emploi, gonflant le peuple des précaires. La rengaine du parti-Etat sera répétée pour égayer une foule de badauds revanchards dont l’opium sera l’agitation du drapeau de la «Justice pour les martyrs». Les guerres intestines comme summum de rivalités de gens qui, en plus d’être incompétents, n’ont pas la moindre goutte de républicanisme en eux, amuseront quelques commentateurs politiques. Personne ne parlera du pays réel, des millions d’emplois à créer, des vies perdues dans l’immensité de l’Atlantique, des femmes tuées, des abus sur les enfants et des morts lentes faute du minimum vital pour survivre. 2029 et son rendez-vous électoral seront dans toutes les bouches. Ils oublieront que le Sénégal ne doit point être déterminé par les cycles électoraux, mécanismes de la démocratie procédurale. La démocratie substantielle qui est la construction d’une société de liberté, de justice et d’égalité sera à nouveau omise. Les pratiques ne changent guère.
Quid des universitaires cachés comme certains rapports financiers opportunément dissimulés… Les agents de la Société civile ou ce qu’il en reste de digne… ? Que diront les grandes consciences du pays, outre les banalités sans consistance pour plaire aux puissants ?
L’hiver arrive
Nos frontières sont menacées par l’hydre djihadiste. Les fragilités qui gangrènent l’Afrique de l’Ouest continueront de guetter le Sénégal. L’Aes, qui a fait sécession de la Cedeao, voudra étendre ses tentacules avec le soutien de Moscou. Les populistes de tous les pays tendent vers une Internationale pour continuer leur assaut sur la démocratie libérale, l’Etat de droit et les libertés. Le nationalisme et le souverainisme, désormais brandis comme miracle anti-France, continueront de dérouler les mots de la haine sur les réseaux sociaux.
En 2026, tout indique que les inégalités vont continuer à se creuser. Le mur de la dette sera terrible pour notre économie déjà exsangue après seulement deux ans. Le Sénégal est placé sous le joug des marchés, car un homme n’a su une nouvelle fois faire œuvre de silence. Les accusations fallacieuses sur la «dette cachée» ont plongé le pays dans les abîmes. Les tenants du souverainisme ont soumis leur pays aux marchés, dans un mélange d’insouciance et de sidération.
La jeunesse qui a cru voter Sankara découvrira de manière plus limpide l’armée d’arrivistes dont le seul dessein est de profiter des largesses du pouvoir. Je suis très préoccupé par les fractures dans la Nation. Le bloc national a connu une fissure à cause d’irresponsables qui ont instrumentalisé toutes les colères pour diviser la société entre les vertueux et les vendus, les «patriotes» et les «traîtres». En plus de l’isolement au plan international, si notre société poursuit cette dynamique tragique d’archipélisation, un danger plus grave que les années précédentes nous guette. Je ne vois pas de retour en arrière possible. Car nous avons pour la première fois élu un régime qui contrevient de façon quotidienne aux règles écrites et aux coutumes qui régissent la République. Le Sénégal baigne dans la désacralisation de la République, les attaques de ceux qui exercent le pouvoir contre les juges, l’Armée et tous les symboles de notre Nation. Une vulgarité s’est emparée du débat public et ses promoteurs sont ceux qui incarnent les institutions. Cela ne se terminera pas bien.
Je n’ai jamais été si inquiet sur l’état de notre pays. L’obscénité qui entoure la pratique politique, la violence des mots et des actes, le fantasme de la guerre qui suinte chez de nombreux élus, en plus de la division au sein de la société, constituent les ferments d’une déflagration à venir. Dans notre pays, les ingénieurs du chaos paradent, tant ils bénéficient désormais du voile de respectabilité que confèrent les décrets et les suffrages. Obnubilés par le «Projet», ils en ont oublié qu’il ne devait être qu’un passage vers l’œuvre… Ces gens d’un monde nouveau façonnent un présent inquiétant qui va féconder un futur terrifiant. Tout ce que je vois m’inspire l’effroi. Le grand écrivain israélien Aharon Appelfeld disait : «Le fascisme commence toujours par de petites choses : un mot, un geste, une exclusion. Puis cela grandit comme une maladie.» Faisons attention aux mots qui tuent avant que le geste ne vienne entériner le meurtre.
Reverrons-nous un printemps un jour ? Je ne saurais le dire, car faisant face à la barrière de mon ignorance. Mais je fais mienne la pensée d’un grand militant communiste décédé il y a une quinzaine d’années : «Il faut lutter pour s’épargner la honte de n’avoir pas essayé», disait-il.
Par Hamidou ANNE – hamidou.anne@lequotidien.sn

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