Il y a trente ans précisément, les Fugees publiaient The Score, un album hybride, diasporique et profondément musical, qui s’éloigne du gangsta rap dominant pour imposer une autre voie : plus mélodique, plus narrative, plus ouverte au monde. Retour sur un disque devenu un classique, et sur ce qu’il a déplacé dans l’histoire du hip-hop.

En 1996, le rap américain domine les charts, mais reste traversé par des lignes de fracture : rivalités Est/Ouest, surenchère viriliste, violence bien réelle derrière les postures. Le 13 février de cette année-là, Fugees, trio du New Jersey, publie son deuxième et dernier album : The Score. Littérale­ment : «la partition», «le bilan», «le coup décisif». Trente ans plus tard, la formule sonne presque prophétique.

Le groupe réunit Wyclef Jean et Pras Michel, issus de la diaspora haïtienne, et Lauryn Hill, d’ascendance jamaïcaine. Leur premier album, Blunted on reality, était passé inaperçu. Mais avec The Score, l’équilibre change. Le trio s’éloigne des codes dominants du gangsta rap pour proposer autre chose : un hip-hop nourri de soul, de reggae, de gospel, traversé par des questions d’exil et d’identité. A contre-courant du rap le plus frontal de l’époque, les Fugees introduisent une tonalité plus introspective et plus hybride.

«Fu-Gee-La», matrice sonore

Le premier choc s’appelle «Fu-Gee-La». Né presque par accident, lors d’une session prévue pour un film de Spike Lee, il devient la matrice sonore de l’album. Le titre joue avec le mot «refugee» dont les Fugees ont fait leur nom, inscrivant d’emblée le morceau dans une histoire de déplacements et d’héritages caribéens.

La production repose sur un sample de «Ooo La La La» (1988) de Teena Marie : une boucle r’n’b lumineuse, presque aérienne, qui tranche avec la dureté ambiante. Là où beaucoup privilégient la frontalité et la tension brute, «Fu-Gee-La» avance avec une nonchalance maîtrisée. Les voix circulent, l’écriture se fragmente, le groove respire. Une manière de faire du rap autrement -plus souple, plus mélodique- qui influencera durablement la fin des années 1990.

Des reprises devenues emblématiques

Mais The Score, c’est aussi un geste audacieux : transformer des classiques en hymnes hip-hop. «Killing Me Softly», popularisé par Roberta Flack, devient un succès planétaire porté par la voix de Lauryn Hill. «No Woman, No Cry» rend hommage à Bob Marley et affirme une filiation caribéenne assumée. Plutôt que de déconstruire ces chansons, les Fugees les prolongent.

Plus qu’une collection de singles, The Score se déploie comme un film sonore. Les interludes structurent le récit, les morceaux s’enchaînent avec une véritable tension dramatique, et les trois voix jouent tour à tour les premiers rôles. Gravité, ironie, ferveur, introspection : les atmosphères se succèdent comme des séquences. Cette écriture, presque cinématographique, donne à l’ensemble une cohérence rare dans le rap mainstream des années 1990.

Le succès est immédiat et massif. L’album se vend à des millions d’exemplaires à travers le monde, remporte plusieurs récompenses majeures et installe définitivement Lauryn Hill comme l’une des voix les plus marquantes de sa génération.

Trente ans plus tard, The Score continue d’apparaître dans les classements des meil­leurs albums hip-hop de tous les temps. Non pas seulement pour ses chiffres, mais pour ce qu’il a rendu possible : un rap populaire et exigeant, diasporique et profondément musical. Un coup décisif, en effet.

Rfi