Dans une ville tricentenaire qui porte l’histoire du Sénégal dans ses ruelles et sur ses eaux, l’Orchestra Baobab a offert bien plus qu’un concert mercredi soir. Une communion. Un souffle rare où Dakarois, Européens, Américains et Africains de toutes latitudes ont dansé ensemble, oubliant, le temps d’une nuit, les discours clivants et la grisaille économique.
Par Malick GAYE – Dans une ville tricentenaire où chaque ruelle murmure l’histoire, l’Orchestra Baobab a offert bien plus qu’un concert, ce mercredi soir au Festival de jazz de Saint-Louis. En fusionnant les rythmes et les générations, la formation légendaire a transformé la Place Baya en un sanctuaire de fraternité, faisant oublier, le temps d’une nuit, les clivages et la grisaille économique.
Il est des soirées qui s’inscrivent dans l’éternité. Celle du mercredi soir, sur la scène principale du Festival international de jazz de Saint-Louis, en était une. L’Orchestra Baobab, monument de la musique, fondé en 1970, a délivré un spectacle d’une intensité rare, convoquant à la fois les fantômes dorés du Sahel Sound et l’énergie intacte d’un groupe qui n’a rien perdu de son pouvoir d’envoûtement.
Dès les premières mesures, la Place Baya s’est muée en un seul corps ondulant. A côté d’un couple de touristes italiens qui ne connaissaient pas un mot de wolof, une famille sénégalaise balançait la tête au rythme du «Dee Moo Woor». Plus loin, un groupe de jeunes Sénégalais et des festivaliers venus d’Allemagne et de la France partageaient le même espace, les mêmes sourires. La musique, ce soir-là, a fait ce que la politique peine à accomplir : abolir les frontières. «Danser avec un étranger, c’est lui dire bienvenue dans ma maison», glissait une spectatrice saint-louisienne, les yeux brillants, à l’issue du concert. Elle résumait en une phrase ce que l’Orchestra Baobab avait mis deux heures à tisser, note après note : un récit de fraternité, sans manifeste, sans tribun, sans discours.
La portée de ce moment dépasse largement le registre artistique. Le Sénégal traverse une séquence tendue : tensions politiques persistantes, remous dans les coalitions au pouvoir, et une morosité économique qui pèse sur les ménages malgré les promesses du secteur gazier. Dans ce contexte, le Festival de jazz de Saint-Louis fait office de soupape et de miroir. Il rappelle que ce pays est aussi un carrefour de civilisations, une terre d’accueil, un espace où l’altérité est une richesse et non une menace.
L’Orchestra Baobab, fondé par feu Balla Sidibé et porté aujourd’hui par des musiciens aguerris, incarne cette vérité mieux que quiconque. Son répertoire, tissé de mbalax, d’afro-cubain, de musique mandingue et de latin jazz, est lui-même une métaphore de l’ouverture. Mercredi soir, les cuivres de Baobab ont répondu aux percussions avec une précision chirurgicale, tandis que les voix en wolof, en mandingue et en espagnol se fondaient en un seul chant transfrontalier.
Saint-Louis, ville tricentenaire, ancienne capitale de l’Afrique occidentale française, était le décor idéal pour cette fête de l’humanité partagée. A l’heure où les discours nationalistes gagnent du terrain sur le continent, où le repli identitaire est parfois présenté comme une solution aux crises, cette nuit saint-louisienne a dit autre chose. Elle a dit que la joie est universelle, que le rythme n’a pas de passeport, et qu’un pays qui sait faire danser ensemble ses fils et hôtes est un pays qui se souvient de qui il est.
L’Orchestra Baobab, en deux heures, a rendu au Sénégal un bien précieux : sa propre image, souriante et plurielle.
