Un livre s’apprécie souvent à la fidélité du ton avec lequel son auteur dépeint son univers. Avec «L’audiovisuel et moi, une passion sans fin», ouvrage de 170 pages publié aux Editions du Carré culturel, Amadou Moustapha Diop signe une œuvre singulière où l’écriture emprunte la précision et la netteté du cadrage télévisuel. L’auteur, figure incontournable de l’audiovisuel sénégalais, ne s’embarrasse d’aucun artifice stylistique superflu. Dans un récit brut, sincère et dépouillé, il transforme les ondes sonores, le réglage des éclairages et la magie des fréquences en lignes hautement expressives.
Ancien directeur des Ressources humaines de la Télévision nationale (Rts 1), technicien de formation initiale et syndicaliste de la première heure, l’homme porte en lui la double culture de l’exigence technique et du combat pour la dignité des travailleurs. Ancien militant très actif du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (Synpics) et proche allié de la Convention des jeunes reporters du Sénégal (Cjrs), il offre au lecteur une traversée captivante des couloirs des médias publics. Son écriture, parfois teintée d’un jargon de métier assumé, reflète la rigueur de son parcours professionnel : une restitution directe, nette et gravée, pour ainsi dire, en «Haute Définition».
Amadou Moustapha Diop captive dès les premières pages par la nudité de son propos. A la manière d’un réalisateur qui s’active dans la pénombre d’un car régie ou d’un chef d’orchestre opérant au sein du Centre de modulation (Cdm), il assemble méticuleusement les souvenirs, donne la parole aux figurants comme aux premiers rôles et synchronise les époques. Témoin privilégié des mutations institutionnelles et des grands événements qui ont rythmé la vie de la Nation -qu’ils soient d’ordre politique, religieux, sportif, culturel ou économique-, il n’écrit pas de simples mémoires. Il compose de véritables «mémoires filmées» où chaque chapitre s’apparente à une séquence enregistrée sur le vif.
Feuilleter cet ouvrage, c’est replonger dans l’âge d’or de la télévision sénégalaise avec une nostalgie joyeuse et maîtrisée. Le ton, à la fois familier et pétri de respect, s’adapte à la variété des situations décrites. L’auteur restitue à chaque acteur la place qu’il mérite dans la grande fresque audiovisuelle nationale. Les coulisses des émissions cultes qui ont marqué des générations de téléspectateurs, à l’image des célèbres rendez-vous «Génies en herbe» ou «Bara Yeggo», se dévoilent au fil d’anecdotes savoureuses. Plus qu’un simple recueil de souvenirs, le récit se fait généreux en dispensant, au passage, de véritables leçons de réalisation technique et d’esthétique visuelle.
Mais la portée de l’ouvrage dépasse la seule aventure individuelle. Il s’agit d’un exercice salutaire de préservation de la mémoire collective. Amadou Moustapha Diop y croise avec subtilité l’autobiographie intime et la chronique historique des médias sénégalais. Sans jamais chercher à embellir la réalité ni à masquer les faiblesses d’un système, il témoigne des pratiques professionnelles d’autrefois, des bricolages géniaux des débuts aux révolutions technologiques successives. C’est l’histoire d’une passion inextinguible pour la lumière et le son qui traverse le temps sans prendre une seule ride.
«L’audiovisuel et moi, une passion sans fin» : aucun autre titre ne pouvait résumer avec autant de justesse ces 170 pages baignées d’émotion et de professionnalisme. En offrant ce témoignage aux générations actuelles et futures, Amadou Moustapha Diop ne se contente pas de raconter son propre itinéraire. Il accomplit un devoir de transmission indispensable en léguant au patrimoine national une part essentielle de l’histoire visuelle et sonore du Sénégal. Une lecture précieuse pour comprendre d’où viennent nos médias et saluer la mémoire des hommes de l’ombre qui les ont bâtis.
Par Amadou MBODJI – ambodji@lequotidien.sn
