Face à l’urgence sanitaire qui frappe le continent, une vingtaine de leaders d’associations médicales du Burkina Faso, de la Rdc et du Sénégal se réunissent à Mbour. Objectif : acquérir les compétences politiques et stratégiques nécessaires pour influencer les budgets étatiques et inverser la courbe dramatique des décès de mères et de nouveau-nés.
Par Alioune Badara CISS – Malgré les avancées de la médecine moderne, donner la vie demeure un risque mortel pour des milliers de femmes en Afrique. Face à ce constat alarmant, le Sénégal accueille un atelier régional de formation crucial. Le but ? Transformer 20 leaders d’Associations de professionnels de santé (Aps) -venus du Burkina Faso, de la République démocratique du Congo (Rdc) et du Sénégal- en véritables acteurs de plaidoyer, capables d’influencer les décisions politiques et de mobiliser les budgets nécessaires pour sauver des vies.
Un tableau épidémiologique alarmant
L’état des lieux dressé par les Nations unies est sans appel. Selon les estimations de leur Groupe inter-organisations publiées en 2025, la mortalité maternelle a certes enregistré une baisse encourageante de 40% entre 2000 et 2023, le taux global passant de 727 à 442 décès pour 100 000 naissances vivantes. Pourtant, cette dynamique reste dramatiquement insuffisante. Aujourd’hui, la région africaine concentre à elle seule 70% des décès maternels dans le monde. Chaque année, environ 178 000 mères et un million de nouveau-nés y perdent la vie, la plupart du temps à cause de pathologies parfaitement évitables.
Au rythme actuel de réduction (à peine 2, 2% par an), la région devrait encore afficher près de 350 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes d’ici 2030. Un score tragique, situé à des années-lumière de la cible des Objectifs de développement durable (Odd) fixée à moins de 70 décès.
Des cliniciens d’excellence face à des politiques défaillantes
Sur le terrain, les causes médicales de ces décès sont pourtant bien identifiées : les hémorragies (notamment du post-partum), les troubles de l’hypertension, les infections, les avortements à risque et les dystocies, les naissances prématurées, les complications durant l’accouchement, la septicémie, les infections néonatales ainsi que les anomalies congénitales.
Pourquoi le continent échoue-t-il alors à endiguer ces fléaux ? Les experts pointent du doigt l’absence ou la mauvaise application des politiques publiques. Ce déficit se traduit concrètement par des financements insuffisants, des problèmes de gouvernance, une pénurie sévère de personnel et des crises récurrentes (flambées épidémiques, conflits armés) qui désorganisent les structures de soins.
Aujourd’hui, si les sages-femmes, médecins, infirmiers et nutritionnistes possèdent l’expertise clinique indispensable, ils manquent d’outils pour mener des négociations politiques, sécuriser des budgets ou mobiliser l’opinion publique.
Passer de la blouse blanche au costume de négociateur
Initié en 2022 avec le soutien financier de la Fondation Bill & Melinda Gates, un programme de renforcement organisationnel piloté par l’Ong Enda santé s’efforce de combler ce vide. Le présent atelier de Saly en constitue la troisième année d’exécution.
Selon Papa Djibril Ndoye, directeur adjoint d’Enda santé, l’enjeu dépasse largement le cadre technique : «Les connaissances sont là, les relations sont là, mais il était important que ces associations puissent avoir les capacités de leadership nécessaires pour convaincre les décideurs politiques. L’objectif est d’avancer ensemble sur les priorités et de faire le nécessaire pour faciliter l’accès aux soins, notamment pour les populations les plus vulnérables.»
Ce programme fait le pari d’utiliser le poids institutionnel des professionnels de santé pour faire bouger les lignes. Au lieu de subir des projets «clés en main» pensés de l’extérieur par des bailleurs de fonds, ce sont désormais les associations locales qui conçoivent et défendent leurs propres solutions sanitaires. Malgré des réalités de terrain complexes, les premiers impacts de cette stratégie de plaidoyer sont d’ores et déjà visibles.
En République démocratique du Congo, le projet a permis aux structures médicales de s’asseoir d’égal à égal avec l’Etat. Bogol Mbope Mweng, Point focal du projet en Rdc, s’en félicite : «A l’heure où nous parlons, trois associations ont pu signer un partenariat direct avec le ministère de la Santé. Même si le projet s’arrêtait, ces associations sont désormais reconnues et seront invitées aux différents programmes nationaux.»
Le grand succès de ce plaidoyer en Rdc réside également dans l’intégration des Micronutriments multiples (Mms) dans la liste nationale des médicaments essentiels. Une avancée cruciale pour la nutrition des femmes enceintes, obtenue de haute lutte malgré d’immenses défis logistiques et sécuritaires dans les zones de conflit.
Au Burkina Faso : des innovations thérapeutiques majeures
Au Burkina Faso, le constat est tout aussi porteur d’espoir, porté par deux structures : l’Association des infirmiers et la Société des gynécologues et obstétriciens du Burkina (Sogob).
Les infirmiers burkinabè ont réussi à convaincre les autorités d’élaborer un plan de mise à l’échelle pour substituer le traditionnel «fer-acide folique» (jugé insuffisant) par les Mms. De son côté, la Sogob mène un plaidoyer décisif pour introduire une nouvelle molécule, la carbétocine, afin de traiter l’hémorragie du post-partum. Contrairement aux anciens traitements, la carbétocine ne nécessite pas de chaîne de froid rigoureuse : une véritable révolution pour les dispensaires ruraux privés d’électricité.
Le principal défi demeure désormais financier, comme le souligne Benoît Kafando, Point focal des Aps au Burkina Faso : «L’introduction d’une nouvelle molécule, comme les micronutriments multiples, représente un budget évalué à des milliards de francs Cfa que l’Etat doit prendre en compte. Si nous arrivons au bout de la mobilisation des ressources, cela aura un impact évident sur la réduction de la mortalité maternelle et infantile.»
abciss@lequotidien.sn

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