Alors que le Sénégal enregistre des avancées majeures dans la taxation du tabac, les autorités sanitaires et la Société civile tirent la sonnette d’alarme. Entre failles juridiques face aux nouveaux produits -comme la cigarette électronique- et l’essor inquiétant du «tabac vaginal», dévastateur pour la santé des femmes, l’urgence d’une révision législative s’impose.

Par Alioune Badara CISS – La lutte contre le tabagisme au Sénégal franchit une étape décisive, mais les défis sur le terrain se compliquent. Réunis à Saly (Mbour) lors d’un atelier de mise à niveau organisé dans le cadre de la Phase III du Projet de plaidoyer pour la Taxation du tabac au Sénégal (Ttaa), les membres du Conseil d’administration du Forum civil se sont mobilisés pour harmoniser leurs stratégies. Financé par Tax Justice Network Africa, cet événement vise à armer les dirigeants locaux de l’organisation afin d’intensifier le plaidoyer pour une fiscalité renforcée et une réglementation adaptée aux nouvelles menaces sanitaires.

Des progrès budgétaires et réglementaires notables

Sur les plans budgétaire et réglementaire, le pays a accompli des progrès significatifs. Grâce au travail conjoint de l’Etat, du Forum civil et du Programme national de lutte contre le tabagisme (Pnlt), la taxe d’accise sur le tabac est progressivement passée de 65 à 70%, pour atteindre aujourd’hui 100%.

Parallèlement, l’adoption de l’arrêté du 17 janvier 2024 a instauré un système de suivi et de traçabilité des produits du tabac, renforçant la lutte contre le commerce illicite. Conséquence positive de ces efforts : la prévalence globale du tabagisme dans le pays est en baisse, passant de 6% en 2015 à 4, 4% en 2023. Derrière ces chiffres encourageants, se cache pourtant une réalité bien plus sombre : l’apparition de nouvelles formes de consommation extrêmement nocives, au premier rang desquelles figure le «tabac sexuel» ou «tabac vaginal». Connu sous diverses appellations locales telles que tababa, tabac mungo, sunguto ou jumbo, ce produit artisanal suscite une vive inquiétude chez les professionnels de santé. Il s’agit d’une mixture toxique composée de feuilles de tabac, d’ammoniaque, d’ingrédients chimiques indéterminés et parfois même de poudre de batterie. Insérée directement dans les parties intimes par certaines femmes à la recherche d’effets stimulants ou astringents, cette substance provoque des ravages physiologiques invisibles mais dramatiques. Les études récentes soulignent la dangerosité extrême de cette pratique. L’absorption directe des toxines par la muqueuse vaginale entraîne des lésions graves, des risques accrus de cancer du col de l’utérus et du vagin, des troubles profonds de la santé reproductive pouvant mener à la stérilité, ainsi que la destruction de la vie intime des usagères. S’exprimant lors de la rencontre, Fatou Banel Camara, responsable de la communication, de la sensibilisation et du partenariat au Pnlt, a alerté sur l’ampleur du phénomène : «Il y a un nouveau phénomène qu’on appelle le tababa, le tabac mungo, le sunguto ou le jumbo. C’est-à-dire que c’est une boule composée d’ammoniaque, de feuilles de tabac et d’autres produits toxiques, parfois même de poudre de batterie, que les femmes introduisent dans leurs organes de reproduction.

Malheureusement, ces produits viennent tout juste d’être identifiés par l’Etat. Nous menons actuellement des projets «genre et tabac» dans le Sud du Sénégal suite à l’étude du Dr Yeri Kamara, qui a montré les ravages de ce tabac vaginal : infertilité, perte d’une vie sexuelle épanouie et apparition de cancer vaginal ou de l’utérus.»

Face à cette urgence, le ministère de la Santé et de l’hygiène publique, épaulé par la Direction de la santé mère-enfant et le Service national de l’éducation sanitaire, déploie des campagnes ciblées de sensibilisation, en particulier dans les régions méridionales du pays où la pratique s’est enracinée.

L’obsolescence de la loi de 2014 et l’urgence d’une taxe spécifique

Le tabac vaginal n’est pas le seul défi. Le marché sénégalais est également envahi par les cigarettes électroniques, le tabac chauffé et la nicotine liquide. Or, ces produits de nouvelle génération échappent au cadre juridique actuel fixé par la loi n°2014-14 du 28 mars 2014. Pour corriger ces failles, un projet de révision législative est actuellement transmis au Secrétariat général du gouvernement avant son examen par l’Assemblée nationale. L’objectif est d’interdire formellement ces dispositifs électroniques et d’inclure l’ensemble des dérivés du tabac sous un régime de contrôle strict ou d’interdiction.

Fatou Banel Camara précise : «La lutte contre le tabac au Sénégal a fait beaucoup de progrès, avec une diminution de la prévalence qui était de 6% en 2015 et qui s’établit à 4, 4% en 2023. Cependant, il y a ces nouvelles formes de cigarettes que nous voyons sur le marché -cigarettes électroniques, tabac chauffé- qui ne sont pas prises en charge par la loi de 2014. Le ministère de la Santé s’est engagé à faire modifier cette loi, actuellement au niveau du Secrétariat général du gouvernement afin de passer à l’Assemblée nationale, pour interdire formellement ces nouvelles formes qui détruisent notre jeunesse.»

Le Forum civil en première ligne pour un financement durable de la santé

Pour la Société civile, l’effort ne doit pas se limiter à la sensibilisation : il faut frapper au portefeuille et adapter la réglementation fiscale communautaire en passant du système ad valorem de l’Uemoa au système mixte recommandé par la Cedeao. L’enjeu central demeure l’instauration d’une taxe parafiscale dédiée au financement de la santé publique et des programmes antitabac.

Matar Sall, Coordonnateur général du Forum civil, a rappelé la portée stratégique de la mobilisation des instances de son organisation : «Sur ces questions relatives au tabagisme, le forum avait senti l’importance d’organiser un atelier de mise à niveau des membres du Conseil d’administration. Il s’agissait de leur présenter le travail important accompli et celui qui reste à faire. L’objectif est de faire des propositions pour continuer le plaidoyer, qui consistera en la révision de la loi de 2014, mais surtout l’adoption d’une autre loi portant sur une taxe spécifique qui permettrait de financer la santé publique.»

abciss@lequotidien.sn