Depuis un studio perché face à l’océan sur l’île de Ngor, comédiens chevronnés et jeunes espoirs prêtent leurs voix pour donner vie aux images. Au-delà du geste artistique et de la prouesse technique, le doublage en langues locales devient un outil stratégique d’intégration et d’accessibilité culturelle pour le cinéma sénégalais et africain.

L’industrie audiovisuelle africaine connaît une croissance remarquée, entraînant dans son développement le secteur du doublage et de la voix-off, un maillon essentiel de ce domaine d’activité, bien que souvent sous-estimé et cherchant sa voix dans des pays comme le Sénégal.

Dans un petit quartier sur l’île de Ngor, au bord de l’eau, un bâtiment sous forme de poste d’observation. Sauf qu’à l’intérieur, ce ne sont pas les navires que l’on guette, mais des voix. Tout en haut au dernier étage, la baie est teintée de bleu, un bleu du matin. L’océan, calme, presque immobile, silencieux, comme s’il retenait son souffle, s’étend à perte de vue à travers cette baie vitrée.

Derrière la lourde porte capitonnée, l’équipe de doubleurs entre et se prépare. Une peinture acoustique bleue cobalt recouvre les murs, et au centre, un pupitre, un microphone suspendu à sa perche et un écran montrant une scène d’animation. C’est le cœur de l’installation, tout est serré, précis. Ici, tout est feutré, mat, silencieux.

C’est dans ce petit espace que l’illusion prend forme. Un acteur de voix expérimenté arrive en premier, son nom Abdoulaye Diakhaté. Il pose son sac discrètement, hoche la tête et salue l’ingénieur du son. Les gestes sont sûrs, économiques. On sent l’habitude, presque un rituel. Il s’échauffe à voix basse, roule les consonnes, vérifie les respirations. Le microphone n’est pas un objet technique devant lui : c’est un partenaire. Il sait à quelle distance se tenir, quand tourner légèrement la tête pour éviter les plosives, quand se rapprocher pour chuchoter et quand reculer pour laisser exploser les émotions.

Deux jeunes acteurs assis à côté l’observent attentivement, attendant leur tour en silence. Les yeux écarquillés, ils découvrent un monde à la fois exaltant et terrifiant. Les écouteurs sur l’un deux paraissent énormes sur ses oreilles. La hauteur du pupitre est relevée, le microphone légèrement abaissé. La directrice artistique d’origine européenne parle doucement, réconforte, explique.

Ici, chaque détail compte : un simple froissement de vêtement peut être entendu, une respiration libre ruine une prise encore meilleure. «On tourne», annonce la salle de contrôle. Le ton est donné. Le personnage ouvre la bouche à l’écran. L’acteur chevronné émerge au bon moment. Il synchronise les mouvements de la bouche avec sa voix, l’émotion et le rythme. En quelques se­condes, il devient quelqu’un d’autre. La beauté du doublage est que l’acteur doit, en d’autres termes, disparaître sans être vu.

Puis c’est au tour de l’enfant. La scène est plus courte, trois lignes simples. Mais ensuite, la technique le rappelle rapidement : il parle trop tôt, puis trop tard. Ils recommencent. La Directrice artistique (Da) intervient, à une distance respectueuse. Elle explique comment entendre les bips, comment respirer avant la réplique, comment «penser» l’émotion, avant de la prononcer.

L’océan roule doucement dehors. A l’intérieur, l’enfant réessaie. Cette fois, la voix est juste et correcte. Dans la salle de contrôle, un sourire. L’ingénieur du son marque la prise, fait un léger ajustement des niveaux. Le travail technique se poursuivra : montage, choix des meilleures prises, réglage très subtil de l’image pour l’adapter. Le doublage est un art où la technologie sert l’émotion, et jamais l’inverse. Les heures passent, les voix se mêlent, les personnages se forment. Le studio se transforme en un petit théâtre, dépourvu de décors et de costumes, mais d’une intensité inhabituelle. Dehors, la lumière a changé. Le soleil se couche sur le rivage, et les sons des vagues reprennent.

C’est dans ce même esprit que chaque jour, à Dakar, de nombreuses structures actives dans la production audiovisuelle offrent des services de doublage et d’audio de haute qualité.

Marché du doublage, la «voix» sénégalaise en quête de sa signature : Le doublage, essentiel à l’accessibilité des contenus audiovisuels

Le métier de doubleur, qui consiste à remplacer les dialogues originaux d’une production par une version traduite et jouée, est «fondamental» pour l’exportation et l’accessibilité des contenus sur un continent riche d’une diversité linguistique remarquable.

Les langues nationales au Sénégal ne font pas exception. Avec son riche patrimoine culturel et son potentiel dans le domaine du cinéma en Afrique de l’Ouest, le pays de Sembène Ousmane cherche donc à affirmer sa place dans une industrie massivement établie en Occident.

L’expertise se construit au­tour des métiers de la voix-off, du sous-titrage et du doublage pour des contenus audiovisuels (publicités, docu­mentaires, séries télévisées, et de plus en plus, le cinéma). Le paysage est dominé par des sociétés de production et des studios spécialisés en post-production audio qui intègrent le doublage et la localisation dans leurs services.

Même si certains réalisateurs africains optent pour le sous-titrage de leurs films pour faire exister les langues locales au-delà de leur pays et préserver l’authenticité culturelle et l’émotion originelle des acteurs, des experts comme Abdoulaye Diakhaté soutiennent que le doublage, plus qu’une simple traduction, est un outil stratégique qui offre des bénéfices considérables aux productions du continent.

Abdoulaye Diakhaté n’est pas un inconnu du cinéma africain. Comédien, metteur en scène et formateur d’art dramatique, il est sorti du Conservatoire de Dakar en 1997. Ancien directeur de casting de la société de production Marodi, Diakhaté est également Directeur artistique (Da) doubleur. «Le doublage en pulaar, sérère, mandingue, wolof, soninké permet de lever les barrières linguistiques et culturelles au sein d’un même pays ou entre pays voisins partageant des langues similaires. Une localisation réussie, en adaptant les expressions et les nuances culturelles, crée un lien plus profond et plus immersif avec le public», explique-t-il.

L’intérêt du doublage ne cesse de croître, notamment avec l’arrivée des plateformes de streaming mondiales et africaines qui exigent une offre diversifiée et localisée (aussi bien en français qu’en langues nationales). Une production nigériane, kényane ou sud-africaine doublée en wolof, diola ou swahili peut traverser les frontières et renforcer le marché panafricain des contenus.

L’essor de ce secteur favorise en outre la création d’emplois qualifiés : adaptateur linguistique, directeur artistique de doublage, ingénieur du son spécialisé et, bien sûr, comédien de doublage.

Les précurseurs du doublage au Sénégal et certains experts du domaine ont accepté de partager leurs expériences sur la richesse du secteur, mais également sur les défis liés à son développement.

Le doublage est un processus qui implique près d’une dizaine de compétences. De la traduction à la transcription, en passant par l’adaptation, la prise en cabine, la Da (Direction artistique) en cabine et au Pad (Prêt à diffuser), selon Abdoulaye Diakhaté.

Le Da doubleur doit être, selon lui, en mesure de maîtriser tous les procédés numériques, notamment au niveau de la cohérence artistique et technique entre l’œuvre originale (langue de départ) et sa version doublée (langue d’arrivée). Les premiers doublages professionnels au Sénégal ont été réalisés il y a près de 10 ans avec des sociétés de production comme Prod-Events, précise Abdoulaye Diakhaté.

Des films à l’international comme Twist à Bamako (2021) ou des séries télévisées comme C’est la vie (un projet cinématographique initié en 2013 par l’Ong Raes avec beaucoup de partenaires dont le réalisateur sénégalais Moussa Sène Absa et la Franco-Ivoirienne Marguerite Abouet comme scénariste) ont été doublés en plusieurs langues locales.

Les défis de la formation et du matériel de pointe

Mais pour Diakhaté, les défis restent encore nombreux, se traduisant par le manque de matériel de pointe qui, selon lui, coûte excessivement cher, sans compter le manque de formation. Aussi invite-t-il les gouvernements ou les institutions culturelles à mettre en place des programmes de formation subventionnés, comme c’est le cas au Maroc, en Afrique du Sud ou au Nigeria, de grands pays du cinéma sur le continent.

Des pays comme le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la République Démocratique du Congo ou encore le Togo ont aussi beaucoup investi sur des programmes complets de formation centrés sur la comédie de doublage, les techniques de studio, la voix-off et la maîtrise vocale, souligne Abdoulaye Diakhaté.

Le réalisateur Fabacary As­sim­by Coly, par ailleurs producteur ayant réalisé plusieurs doublages institutionnels en langues locales, ex­plique en détail les différentes étapes du procédé. «La première étape est de faire un casting de tous les rôles et de tous les âges qui sont dans le film original», dit-il, précisant qu’en termes de rémunération, les comédiens doubleurs peuvent parfois toucher le même cachet que les acteurs de cinéma.

Mais le plus difficile dans l’exercice du doublage, insiste le producteur, c’est l’aspect technique lié à l’équivalence de phonèmes et aux repères labiaux à la transcription des textes. Cette technique, communément appelée le «lipsync», est bien connue dans le secteur du doublage, consistant à faire correspondre les mouvements des lèvres, le rythme et l’ouverture de la bouche d’un acteur à l’écran avec les paroles d’une nouvelle piste audio, créant ainsi l’illusion que le son provient naturellement de lui. (…)

Aps