Face à la surenchère de la vulgarité sur les réseaux sociaux et dans les productions audiovisuelles, le directeur artistique de la compagnie «Kaddu Yaraax», Mamadou Diol, appelle les créateurs à plus de responsabilité sociale. Entre l’empreinte numérique indélébile laissée aux générations futures et le lancement de sa nouvelle création théâtrale axée sur un procès fictif contre les violences faites aux femmes, le comédien plaide pour un art qui éduque sans céder à la facilité.

Par Amadou MBODJI – «Je ne suis pas convaincu qu’en étant beaucoup plus vulgaire, on gagnerait beaucoup plus de vues.» C’est en ces termes que Mamadou Diol, directeur artistique de la célèbre compagnie théâtrale «Kaddu Yaraax», dénonce la course effrénée au «buzz». Sans rejeter la provocation artistique, le metteur en scène estime que celle-ci doit conserver un sens et ne pas basculer dans l’outrance gratuite au détriment de l’éthique.

Mamadou Diol se dit vivement préoccupé par la prolifération de contenus audiovisuels susceptibles de banaliser des phénomènes graves tels que le viol, le harcèlement sexuel ou les injures publiques. Selon lui, la recherche d’audience ne doit pas affranchir les créateurs de leur responsabilité sociale et familiale. «Certains dérapages participent directement à la banalisation de la violence. Les auteurs de ces contenus oublient que les images diffusées sur Internet vont leur survivre», prévient-il. Rappro­chant notre époque aux premiers temps de la photographie au XIXe siècle, il rappelle la force de conservation des technologies actuelles : «Ce que cette génération produit aujourd’hui restera quand elle ne sera plus là. Cela pourrait s’avérer très embarrassant pour leur propre mémoire et pour leurs familles.»

L’artiste pointe également un paradoxe sociologique : «Dans les années 1980, les familles africaines cherchaient à protéger leurs enfants des représentations venues de l’extérieur, notamment au cinéma. Aujourd’hui, c’est l’inverse : ce sont nos propres productions locales qui heurtent nos valeurs et inquiètent les parents.» Pour le directeur de «Kaddu Yaraax», ce phénomène découle d’un déficit d’éducation aux enjeux des technologies de l’information. «Le théâtre et le cinéma ne sont pas qu’expression artistique ; ils véhiculent un esprit, une culture et un respect fondamental.»

Provocation artistique : viser l’utilité, pas le scandale

Si Mamadou Diol ne plaide pas pour la censure, il distingue nettement l’audace créative de l’insulte gratuite. «Même dans la provocation, il faut que ce soit utile», martèle-t-il, inquiet de l’impact de ces dérives sur les enfants qui reproduisent les comportements vus à l’écran, que ce soit sur les réseaux sociaux, à la télévision ou dans les séries. Pour l’artiste, la vulgarité n’est pas un gage de succès commercial, et les producteurs doivent faire preuve de discernement sans pour autant renoncer à leur liberté créative.

Le théâtre comme tribunal social : le projet du procès fictif

Fidèle à sa vision d’un art engagé qui interroge et éduque, Mamadou Diol travaille actuellement sur une nouvelle création théâtrale axée sur la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. L’œu­vre adopte le format original du procès fictif, une forme théâtrale qui reproduit grandeur nature les rituels d’une cour de justice dans l’espace public.

Cette création s’inspire librement de l’affaire Marianne Bachmeier -événement sociopolitique majeur survenu en Allemagne dans les années 1980- pour aborder la question de la justice et de la protection des vulnérables. «L’objectif n’est pas de reproduire mécaniquement l’affaire originale, mais de s’en servir comme tremplin pour interroger la société sénégalaise sur ses propres réalités. C’est, en quelque sorte, le procès de notre propre société», résume le metteur en scène.

Aller au plus près des populations

La démarche de «Kaddu Yaraax» dépassera la simple représentation scénique. Des représentations sous forme de théâtre-forum sont prévues à travers le Sénégal, en partenariat avec des associations de quartier, des groupes sociaux et des organisations professionnelles. En investissant directement les grandes concessions et les places publiques, la compagnie entend briser les tabous entourant les violences de genre. «Le théâtre doit d’abord amorcer le dialogue», conclut Mamadou Diol. En transformant le spectateur en acteur du débat, «Kaddu Yaraax» réaffirme la vocation première de la scène : être un espace citoyen de réflexion collective et de transformation sociale.

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